LE COLLÈGE VICTOR HUGO


II s’était rendu compte qu’il n’avait jamais lu le mastodonte de la littérature française. Travailler dans un des deux cent quarante- sept collèges portant ce nom ne l’avait jamais trop poussé à le faire. Un peu rebelle, il s’était toujours fait un devoir de ne pas faire ce qui émanait de l’institution scolaire. Lycéen, avec une mèche qui l’était autant que lui, il n’avait pas cédé au charme envoutant de Madame Rosenman, sa brune prof de français. Pas question de lire une ligne de ce que la belle Annie leur demandait. Même assise sur lui, culotte en dentelle sous une chemise de coton, elle n’aurait pas pu lui imposer. Encore que… Sans qu’il lui soit nécessaire de faire don de son corps au-delà d’un fantasme adolescent, elle avait réussi son coup à retardement, lorsqu’un an plus tard il dévora le « Rouge et le Noir », Julien Sorel d’un mètre quatre-vingt- dix. La fourbe ! Mais dans ce métier, ce qui compte est ce qui reste quand vous n’êtes plus là. Possible qu’il lise un jour « Les Misérables », plus probable que d’assister à l’expo d’un obscur photographe ou de se plonger dans l’œuvre assez peu comique d’Eugène Chevreul. L’hiver faisait de la résistance. Ses yeux piquaient un peu, quelques larmes perlaient aussi. Des cimes enneigées. Engourdis au moment de s’extirper du télésiège, les skis qui crissent sur une neige un peu dure. Il lui faudrait quelques minutes avant de retrouver la chaleur. Souvent, il ne prenait pas le temps de remettre ses lunettes. Quelques larmichettes sur ses petits yeux que l’astre solaire avait la bonté de rendre verts. La couleur de l’espoir. Des décennies plus tard, la montagne était pourtant toujours aussi belle, quoique très rare en région parisienne. Chaque matin, ou presque, il lui fallait gagner sa croute. Ca s’appelait le taf. Pas de planches aux pieds, mais sa fidèle monture entre les jambes, il s’apprêtait comme tous les matins à basculer dans cette vallée de pacotille, vers ce collège bien calé au bas de cette descente qu’on n’imaginait pas aussi raide, avant d’y être engagé. Une vraie piste rouge. Le jour allait bientôt s’inviter au bal, avec son pote le soleil, c’est tout le bien qu’on pouvait se souhaiter. Aujourd’hui encore il ne baisserait pas la visière de son casque, trop crade, il la nettoierait ce soir, promis. Il plisserait ses yeux toujours aussi petits, et pas encore verdis. Il les essuierait d’un revers de gants, les manches c’est pour Jean Ferrat. Pour mieux voir, en tout cas de loin. Pour ne pas passer pour un dépressif profond, profil pourtant très en vogue dans l’Education nationale. Des ombres descendaient vers la fourmilière, certaines, familières, le regardaient passer, des sourires, des « bonjour Monsieur C ». Tout un petit monde qui se met en branle, des peurs, des joies, des destins qui bientôt ne feraient plus qu’un. La vie, puissante, celle qui coule dans les veines. Il lui fallait entrer dans ce bunker de béton. Pas comme ces ombres qui maintenant avaient pris forme humaine. L’entrée des artistes, celle des petits soldats de la République, qui tous les matins combattaient l’ignorance. Une fois engouffré dans ce parking souterrain, il croisait parfois ceux qui comme lui ne respectaient pas le premier principe du Général De Mortreuil, « Etre à l’heure c’est déjà être en retard. » Des cyclistes ou des motards, à croire que ces gens-là se privent de réveil en divisant par deux le nombre de roues sur leur véhicule. Un sas, entre le vaste monde et le collège. L’occasion de vérifier qu’il y avait moins de grosses berlines allemandes que sur le parking d’un casino monégasque. Ni de bolides italiens d’ailleurs, à peine une Fiat ou deux, aussi cabossées qu’une vieille casserole. C’est dingue de voir comme les profs manquent singulièrement de goût. De la 206, de la Twingo, quelques Clio, jadis une Chrysler Le Baron cabriolet. Mais il avait beau plisser un peu plus ses meurtrières oculaires, pas moyen de poser son regard sur une Ferrari ou une belle Mercedes. Déprimant. Les élèves lui disaient assez régulièrement qu’il avait un frangin dans le bahut, prof de français, et il avait parfois la surprise de s’entendre dire « bonjour Monsieur Pallud.» Grand lui-aussi, légèrement dégarni pour rester poli, cet homme était aussi droit que C. était un peu voûté. Un manche à balai dans l’oignon, dirait celui qui déjà ne voulait pas appeler un chauve un chauve. Comme tout le monde, il vivait avec ses contradictions. Mais les siennes semblaient trop violentes pour ne pas se voir comme certains nez au milieu de certaines figures qui n’en demandent pas tant. En deux ans, les seules paroles que Pallud lui avait adressées, étaient de lui demander s’il avait voté pour les élections professionnelles. Celles qui désignent les représentants de cette joyeuse profession au Conseil d’Administration, cet exemple inégalé de démocratie participative. Même dans une caserne nord-coréenne. Ségolène, si tu lis ces quelques lignes… Certains « bonjour » semblaient déchirer les bouches qui les prononçaient du bout des lèvres. Pour beaucoup, le sport matinal consistait à regarder le bout de ses chaussures. Lui-même n’était pas si sûr que son salut fût toujours si convivial que ça. Un monde morose dans lequel la bonne humeur n’avait pas droit de cité. Incroyable de se dire que tous ces profs semblaient aussi résignés que s’ils allaient descendre à la mine, alors qu’il leur faudrait rapidement affronter l’élan vital qui envahirait le bunker. Ainsi que tous ceux qui exerçaient ce métier, C. savait très bien que le début d’un cours était essentiel, un peu comme celui d’un one man show. Le rater, c’était s’exposer à la vindicte populaire. Se condamner soi-même à se faire bouffer par cette jeunesse volcanique. Il fallait à la fois avoir la pêche, accessoirement le sourire, mais aussi rester calme devant tant d’effervescence. L’entrée en cours était un sas entre la vie derrière les murs de la classe et l’autre, la vraie. Ce métier était un paradoxe absolu où la rigidité de l’emploi du temps le disputait à la liberté quasi totale de l’enseignant une fois la porte de sa classe fermée. Et à sa solitude. Rares sont les métiers dans lesquels on doit se débrouiller seul. Hormis une phase de formation aussi efficace qu’un stage de récupération de points pour le permis de conduire, l’enseignant se lance dans le grand bain comme un bébé nageur dans une piscine olympique. Mais sans sa mère, ni son père.

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