MIGUEL


La Colombie est un charmant pays d’Amérique du sud. Le folklore qui va avec, Pablo Escobar, El Gringo, les ponchos, les flûtes de Pan et la cucaracha. Miguel n’était pas à proprement parler un enfant dont on pouvait qualifier la vie de folklorique. Les faubourgs de Bogota ne sont pas aussi accueillants que ceux de Melun, qui pourtant ne le sont pas tant que ça. Malgré ce camping dans lequel tout le monde rêve de planter sa tente un jour.. Certains gamins n’abordent pas forcément l’existence avec tous les atouts qu’il faudrait, mais lui n’avait pas été oublié dans la distribution des cartes pourries, des vélos comme dirait un joueur de tarot excédé par son jeu.. Depuis Sigmund, on nous explique que le triolisme, avant d’être une joyeuse perversion d’adultes en manque de fantaisie dans leur couple, est une condition nécessaire au bon développement de nos chères têtes blondes, assez rares dans la Cordillère. Miguel n’avait pas eu vraiment l’occaz d’entretenir trop de désir pour sa mère et encore moins de tuer son père. D’autres s’en étaient chargés, et pas seulement de façon inconsciente. Bref, à l’âge où certains franchissent la Marne sur le pont de Charenton bien calés dans une poussette, lui avait traversé l’Atlantique pour rejoindre une famille française qui dorénavant serait la sienne, la nouvelle. Quelques années plus tard, certains signes étaient devenus inquiétants. Très inquiétants, donnant l’impression que sa place était plus dans une institution spécialisée que dans un collège de la République, malgré sa devise. On le voyait souvent errer dans la cour, et l’expression du visage de ceux à qui il s’adressait parfois n’était pas faite pour rassurer. Miguel était grand, plus du fait de ses deux années de retard que par hérédité. Il faisait bien une tête de plus que les autres élèves de cinquième. De sa démarche saccadée, il semblait ne poursuivre aucun but précis. Perdu dans ses pensées, les bras repliés, les mains souvent jointes, on avait le sentiment qu’il ramait à contre-courant. Il n’était pas comme les autres. Ça, c’était pour le langage du corps, parce que pour les mots ça n’était pas mieux. Son français était approximatif, un accent à couper à la hache, mais surtout, son regard n’était pas celui de quelqu’un qui vous comprend sans difficulté. Comme tous les collégiens, Miguel poursuivait sa scolarité pour le moins chaotique sous la responsabilité de son professeur principal. Encore un métier où le féminin n’existe pas, ou alors il faut dire une prof. Mme Sapena s’en arrachait régulièrement les cheveux. Avec un peu de chance, elle pourrait en profiter pour se débarrasser de quelques intrus formellement blancs qu’on devinait parfois dans la luxuriance brune de sa chevelure. Sa classe de cinquième n’était pas si facile à gérer. Certains professionnels de la jérémiade passaient, par définition, plus de temps à se plaindre qu’à chercher des solutions. Les parents, les jeux vidéo, la télé, internet tout y passait. Pourtant, le collège VH était un établissement relativement tranquille. Mais cette classe n’était véritablement pas un cadeau, avec sept ou huit cas qui ne collaient pas précisément à l’image qu’on se faisait d’un élève au milieu du XXe siècle. Avant que mai 68 et des hordes de migrants ne passent par là. Heures de colle, réunions, commissions, fiches de suivi, rendez-vous avec les parents, savons, mots sur le carnet…, Nathalie Sapena avait de quoi occuper son temps du coup pas si libre. Et là-dedans, Miguel justifiait à lui tout seul le côté astronomique des indemnités de suivi et d’orientation de sa prof principale. Il faut dire que notre grand escogriffe avait pris la bonne habitude de rentabiliser l’usage de sa bouche, l’organe de la parole. Mais lui préférait cracher, mollarder sur tout ce qui bouge, en particulier sur ses camarades qui du coup ne le restaient pas si longtemps que ça. -Salut Miguel, bien ou bien ? - Et schlaff, une bonne giclée dans la courge Au départ ça surprenait toujours un peu, mais rarement agréablement. Autant dire que la cohésion de cette classe déjà assez fragile n’était pas chose facile à obtenir. Allez expliquer à des gosses pas tous trop bien structurés que ce n’était pas si grave, qu’il fallait l’excuser, … En gros, qu’il valait mieux venir en cours avec son rouleau de sopalin qu’avec son livre de Français, moins pratique pour s’essuyer le visage, ou ce que vous voulez d’autre. Entre collègues, on l’appelait le lama. Autre paradoxe de ce beau métier, c’était le type d’élève pour lequel l’arsenal éducatif évoqué était insuffisant. Sans doute irait-il faire un tour en atelier-relais un de ces jours prochains, le mitard de l’Education Nationale. Alors on prenait toutes sortes de décisions, toutes plus inefficaces les unes que les autres. Mme Sapena n’aimait pas ça, pas du tout. Elle aurait préféré jouer de son violon, plutôt que de pisser dedans. Comme son nom l’indique, l’inéluctable ne pouvait pas ne pas se produire. Tout ce petit monde vivait dans un monde de conseils. De classe, d’éducation, d’établissement, pédagogique, d’administration …, j’en oublie surement. Et là, c’est de discipline dont il s’agit. Une parodie de procès, qui serait risible si l’enjeu n’était pas ce qu’il est. A charge pour qui est jugé sans avocat. Imaginons-nous aux Assises avec un dangereux criminel supposé, dont l’avocat serait un compagnon de cellule, le juge le dirlo de la prison et le jury une dizaine de matons ! - Alors dis- nous Ayoub, peux-tu nous dire quelque chose pour défendre ton camarade ? - Heu, on mange pas trop bien à la cantine et il y a pas de papier aux toilettes. - Merci Ayoub, autre chose ? - Non Madame. Et vous Monsieur Tréma, en tant que représentant du personnel ? - Madame la Principale, si le Rectorat n’avait pas supprimé tous ces postes, Serge n’aurait certainement pas fait ce qu’il a fait. - Serge ? Mais c’est de Miguel dont on parle. - Serge Lama Madame la Principale. - Monsieur Tréma, voyons… Et je vous fais grâce de l’intervention toujours mélodramatique de l’assistante sociale ou de la psychologue scolaire qui nous explique que son père boit et que sa mère fait le trottoir, plus souvent que le contraire. Autant dire que le sort de l’accusé tenait bien souvent à peu de choses. Et que le résultat des débats était rarement incertain. Difficile d’en rire, ni-même d’en sourire. Mais ce qui était pathétique, au-delà de l’avenir d’un jeune à peine moins bien défendu que ne le fût Klaus Barbie, c’était le camouflet que l’institution scolaire s’infligeait à elle-même. En gros la logique était de changer d’établissement un élève pour lequel on avait rien fait d’efficace, en sachant qu’il en serait de même dans son nouveau bahut. Cerise sur le gâteau, il était d’usage de l’échanger pour un autre au profil similaire. Imparable. Si un gros boulet pollue votre vie, il est urgent de ne rien faire d’utile, il suffit de l’accompagner gentiment jusqu’à son pétage de plombs et de l’échanger contre un autre boulet une fois que c’est fait. Quelques poils perçaient maintenant sur le menton volontaire de Miguel. Et l’affection qu’il portait à son prochain était de moins en moins asexuée. Pour tout dire, sa dernière intervention auprès de deux gamines de sa classe avait été moyennement appréciée par leurs parents. Il n’aurait pas la chance de passer par le mitard, il finirait l’année scolaire à quelques kilomètres de là. Loin de Bogota.

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