LE DECIMA


Dans le sport il y a deux catégories de coach, ceux qui gagnent des titres et les autres. Si ceux qui n’y parviennent pas ne sont pas tous dépressifs, on se dit que le contraire devrait normalement agir en ligne directe sur les zygomatiques des autres, le petit comme le grand. Patrice Canayer n’a pas cette image. S’il a quelques breloques autour du cou, il n’a jamais rien gagné au championnat de France du sourire. Il a cette réputation qui par définition est tout autant justifiée qu’usurpée. Sans jouer au psychologue sans diplôme, ou au psychanalyste qui n’en a pas besoin pour vous délester au minimum d’un beau bifton de 50, on peut penser que pour une part, c’est sa personnalité qui veut ça. Mais on ne peut pas occulter qu’il s’est forgé une image un peu froide, toujours tourné vers le prochain match. Humble, travailleur tout autant que visionnaire et figure de proue du navire héraultais. Manager et cheville ouvrière, le bâtisseur par excellence. Ce dimanche 13 mars 2016, il a enquillé sa dixième coupe de la Ligue. Et en tout, ça fait 36 titres, 38 si on compte le trophée des champions. 14 titres de champion, dont 13 en 15 ans, de 1998 à 2012. 12 coupes de France. Enorme, presque irréel. A comparer aux 19 titres de champion des rugbymen du Stade toulousain et des handballeuses de Metz. Seules les volleyeuses de Cannes ont fait mieux avec 20 championnats, 18 coupes de France et deux Ligues des champions ! Et donc 10 de la Ligue. La decima. Comme le Real au foot, en Ligue des Champions. Presque 40 titres majeurs avec le même skipper à la barre ! Et à chaque fois quasiment le même discours depuis 1995, date du premier. « La star, c’est l’équipe, ce qui compte ce n’est pas le palmarès, mais le prochain match. » Bla bla bla. 21 ans plus tard, Patrice Canayer s’est enfin lâché. Un sourire franc, entier, d’une oreille à l’autre au micro de Thomas Villechaize et François-Xavier Houlet. Un bonheur aussi évident que communicatif. Jusqu’au Président Rémy Levy, pas forcément connu pour être un petit plaisantin, qui y va de sa petite déconnade en direct, sur BeIN ! Il faut dire que pas grand monde n’aurait misé un Kopeck sur le MHB au moment de se coltiner un PSG invaincu en 2016 et futur quart de finaliste de la Ligue des Champions, avec une réelle chance de rafler la coupe, la fameuse avec les grande oreilles. Et le match a été grandiose. Longtemps tiré à quatre épingles dans le costume de Goliath, Montpellier a joué une partition extraordinaire dans celui de David. On le sait tous, il n’est pas de grande performance handballistique sans grand gardien de but. Vincent Gérard à 40 %, soit deux fois plus que son boss en Equipe de France Thierry Omeyer, les tireurs héraultais tous à plus de 50 % de réussite au tir, il n’en fallait pas plus pour vivre ce match exceptionnel. Le MHB dans le rôle du « petit » qui grâce à ses valeurs renverse des montagnes budgétaires, on adore ça en France. Avec quasiment 7,5 millions, Montpellier n’est pas si petit que ça, c’est même le deuxième à ce classement derrière les 16 du PSG. Mais ce qui est remarquable, c’est de tordre le cou aux certitudes qui donnaient Paris archi favori. C’est pour ça qu’on aime le sport. L’incertitude en est même la composante essentielle, bien avant le spectacle. Au foot, une équipe de CFA qui met les barbelés sur son terrain pourri peut taper n’importe quelle équipe de Ligue 1, à la 113e minute sur sa première incursion en attaque, ou aux pénaltys. C’est ce qui manque parfois au handball. Et qui a manqué sévèrement durant les années de plomb de la domination héraultaise, avec en particulier 13 championnats en 15 ans. Faire au PSG ce que les autres, hormis Ivry et Chambéry, n’avaient pas trop réussi à leur faire pendant de longues années. C’est ça qu’on pouvait lire dans le sourire radieux de Patrice Canayer ce 13 mars. Celui d’un homme qui vient de jouer un tour à tout le monde. Presque enfantin.

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