VIEILLIR


Avant toute chose, c’est souvent se dire que ses parents avaient raison. Pas toujours, mais le plus souvent. Personnellement, c’est la cinquantaine qui m’a fait ce petit présent. Quoique fringante, comme j’ai l’habitude de le dire, les cheveux blancs, ceux qui restent, les poils gris, de plus en plus nombreux, les kilos qui viennent plus facilement qu’ils ne s’en vont, sont autant de petits privilèges qui contrairement à la valeur, attendent le nombre des années. Et encore, comme dans l’iceberg, on est dans la partie émergée. Ce qui se passe sous le chapeau n’est pas beaucoup plus reluisant. Tendance à radoter, audition qui fout le camp, vision qui déraille, pertes de mémoire, bouffées de chaleur pour les dames, délirantes pour ceux qui ont vraiment les fils qui se touchent, sont eux-aussi les compagnons de route de quinquas jadis aux portes de la retraite. Et qui aujourd’hui, moins que demain, devront enquiller deux décennies dans le monde du travail, sauf pour les petits chanceux de Pôle-Emploi qui eux les feront dans leur robe de chambre, rayée pour les hommes, moltonel pour les femmes. Et encore, l’humanité qui me caractérise m’empêche d’aborder certains sujets taquins comme le cœur, les vaisseaux ou la multiplication cellulaire, autant de raisons de passer ses vacances à l’interco de Villeneuve-Saint-Georges ou à Gustave Roussy plutôt qu’au VVF de Saint-Jean de Monts. Mémé Nanette, ma grand-mère maternelle, me disait il y a quelques années maintenant, qu’à sept ans j’avais enfin l’âge de raison ! Autant vous dire qu’il m’a fallu un peu de temps pour ne pas lui donner tort. A tel point qu’aujourd’hui encore je ne suis pas persuadé d’y être totalement parvenu. Si c’est le cas, c’est sans doute à mes enfants que je le dois. Une enfance et une adolescence un peu centrées sur ma petite personne, qui pourrait oser me dire que pour lui ça n’a jamais été le cas, que l’altruisme a toujours été sa came. Qu’il évite surtout de me jeter la première pierre, ça fait trop mal. Outre le droit de conduire des bolides plus français, qu’italiens ou allemands, le passage à l’âge adulte ne m’a guère permis de m’occuper de quelqu’un d’autre que la seule personne qui vaille, moi-même. Bien manger, bien dormir, …, on va s’arrêter là, constituaient l’essentiel d’une vie au final assez peu spirituelle. Si certains témoignent parfois d’une illumination divine, la trentaine m’a apporté une lumière paternelle : le sentiment absolu que le moment était venu d’avoir des enfants. Pas pour mettre au monde les héritiers d’une lignée prestigieuse, pour se trouver un nouveau jeu marrant ou céder à une pression sociale ou familiale. Non. Quelque chose de fort, de plus fort que moi, qui venait du plus profond de mon être. Et ça tombe bien, il se trouve qu’une fille était d’accord pour les faire avec moi. Beaucoup plus pratique que si ça avait été un garçon. Une révolution, pas marxiste mais copernicienne, avec changement de centre du système solaire. Le monde ne tournerait plus jamais autour de ma personne devenue modeste, et c’était très bien ainsi. Réapprendre tous les verbes sans se. Avec faire. Faire manger, faire dormir, … Apprendre à vivre par procuration. Une scène restera gravée à jamais dans ma mémoire, en tout cas tant qu’elle restera préservée de la maladie qui la guette. Vous savez, la maladie de …, je ne sais pas, je ne m’en rappelle plus. Un cinéma, dans un centre commercial comme il en existe beaucoup, trop, et nous voilà partis avec les enfants pour aller voir Babar. Un dessein un peu moins animé que les grosses productions Disney. Pas vraiment ce que je serais allé voir à titre perso. Mais jamais je ne me suis autant régalé devant une toile. Voir les yeux de mes enfants émerveillés a été le plus fabuleux des spectacles. Et je vous jure, je me suis mis à voir le monde différemment. Je n’en étais plus le centre mais un maillon indispensable au développement harmonieux de mes trois chéris. J’ai appris la patience. Prendre mon temps pour amener les enfants à l’école, leur donner le bain, leur faire à manger, les promener, les accompagner à leurs activités …, toutes les petites joies de la paternité. Et je parle bien de joie ! Sans ironie, même entre les lignes. Aussi loin que je me souvienne, je crois bien que le mot « contrainte » n’a jamais eu droit de cité dans le vocabulaire de la famille. Faire les choses sans se poser de question, sans se dire qu’elles vous pèsent. Dans la joie, la bonne humeur et la foi en un avenir merveilleux…, non là je déconne, j’en rajoute un peu. Et puis ces petits bouts deviennent des ados, de plus de 90 kilos, avec des poils au menton, rassurez-vous, un peu moins pour mes filles. Pas forcément des rebelles révolutionnaires, mais des êtres tellement humains qu’ils apprennent à dire non. Les insolents ! Se construire en s’opposant va souvent de pair avec la culture plus ou moins intensive de boutons, les rouges à points blancs, comme les amanites tue- mouches. Et au bout d’un moment, armé d’une patience et d’une bienveillance dont il ne faudrait jamais se départir, on finit par se rendre compte qu’on ressert à peu près les mêmes conneries que celles que nous servaient nos parents. Et on est on ne peut mieux placé pour comprendre que les bougres ne le faisaient pas pour nous casser les pieds, ou ce que vous voulez d’autre. Pour comprendre qu’ils nous aimaient, pas toujours adroitement, forcément, en étant parfois débordés, sans doute, mais putain qu’est-ce qu’ils nous aimaient. Comme nous nos enfants. Si ce n’était que ça, vieillir, comprendre ses parents, faire la paix avec certaines blessures de l’enfance, on irait presque jusqu’à dire que c’est plutôt une bonne chose. Un état spirituel plus serein, avec juste quelques désagréments qui dans la plupart des cas ne nous pourrissent pas plus la vie que les impôts ou les betteraves en salade. Quiétude et zénitude au programme, ce ne sont pas quelques bourrelets en plus, ou quelques cheveux en moins qui pourraient nous empêcher de vivre heureux. Seule ombre au tableau, il parait que le nez ne s’arrête jamais de grandir. Et pour certains, je vous prie de croire que cela n’est pas nécessaire. L’inverse serait presque mieux. A tel point que j’ai l’impression de le voir de mieux en mieux. Le mien. C’est pas comme un autre de mes appendices, qui lui ne grandit plus depuis un moment, ou alors provisoirement. Le but n’est pas de me dire que la nature aurait pu être plus généreuse, la salope, mais d’envisager sérieusement à ne plus trop me laisser pousser le ventre. Sinon je risque de plus trop voir ce que je fais quand ma prostate se manifeste, et de tacher le bout de mes santiags en croco. C’est ça aussi vieillir.

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