VU !


Le jeu est beaucoup plus qu’un moyen de s’amuser. C’est un lieu hors du temps, souvent idéal pour s’extirper d’un quotidien pas toujours des plus excitants. Ne ratons pas les occasions de nous marrer un bon coup. Jouer pour oublier que la vie est dure. Sans tomber dans l’addiction, c’est un comportement dans lequel l’humain peut s’investir dans toutes les dimensions de sa personnalité. Plus qu’anodin. Mémé Nanette lui avait dit qu’à sept ans, il avait maintenant l’âge de raison. A l’époque on n’hésitait pas à appeler sa grand-mère comme ça. Il éprouvait beaucoup de tendresse pour elle, certainement la seule personne avec qui c’était possible. Le dimanche, la famille se retrouvait régulièrement dans le petit pavillon de Vitry sur Seine pour un repas toujours succulent. Bœuf aux carottes, soufflé au fromage et pommes de terres sautées étaient les best-sellers de ce cordon bleu aux cheveux blancs qui sentaient bon la laque. Le salon était petit mais on trouvait de la place pour tout le monde. La grosse télé cathodique trônait près de la porte, cerclée de faux-buis, très certainement de vrai formica. Le plus souvent elle restait muette, ce qui n’est pas plus mal, sauf pour le Tournoi des cinq nations. Ces jours-là, Roger Couderc et Pierre Albaldejo s’incrustaient pour le digeo. Comme s’ils faisaient partie de la famille, originaire des Landes comme l’ancien ouvreur de l’Equipe de France. Des scènes dignes de Pagnol, en version gasconne, quatre fois par an, avant que l’Italie ne s’invite au bal. Le reste du temps, c’était la belotte, atout pic et dix de der. Depuis le temps qu’ils étaient spectateurs, son cousin et lui rêvaient de taper le carton avec leur grand-père, leurs oncles ou leurs parents. Pas moyen, c’était exclusivement réservé aux adultes, pire qu’un film X ! Il avait demandé à ma mémé pourquoi il ne pouvait pas jouer, alors qu’elle venait de lui dire qu’il était un grand garçon, soudainement devenu raisonnable. La brave Thaïs ne pouvait guère faire autre chose que de lui répondre par un geste tendre, les câlins n’étaient pas trop dans les codes. Aujourd’hui, alors que la vie est parfois moyennement drôle, il regrette ces moments où ils jouaient pendant des heures au tarot ou à la belotte, et certains de ses dérivés, avec des potes ou son cousin, lui aussi certainement ludiquement frustré par les dimanches de notre enfance. Beaucoup plus tard, il avait bien fait une tentative en ligne, mais ça n’etait pas pareil. Les origines régionales de Mémé Nanette étaient devenues la base identitaire de la famille. Plus glamour que le Loiret ou le Nord, départements de ses grands-parents paternels. Autant dire qu’il connaissait bien la Nationale 10, Poitiers, Angoulême, le bouchon de Saint André de Cubzac… Après quelques années d’infidélité estivales, il avait renoué avec la grande forêt et les grandes plages du sud-ouest. Depuis qu’il était en âge de le faire, il était toujours parti avec ses amis. Jamais avec sa nana. Pendant six ans, Noirmoutier avait été leur fief, avant de refaire cap plus au sud. Plus de vagues, moins de volley, il avait su embarquer la tribu dans les Landes. Avec bonheur. Père de famille, le virus avait été transmis à une nouvelle génération. Ses enfants avaient eux-aussi été abreuvés de ce cocktail si particulier de pinède et d’océan. Il fallait être dans la voiture quand après plus de cinq heures de route ils laissaient Bordeaux derrière eux pour attaquer la forêt. Monotone, odorante, elle ne les quitterait plus pendant la bonne heure et demie qu’il restait encore. Tout le monde se calmait et semblait d’un coup beaucoup plus serein. Et puis ils quitteraient la Nationale pour s’engouffrer dans les pins. Au bout de plusieurs kilomètres, ils aiguiseraient leur vue pour jouer à celui qui verrait le premier le château d’eau près de la maison de vacances. « Vu ! », c’était le mot magique, celui que chacun rêvait de prononcer avant les autres. C’était chaque année la même chose, rituel immuable qu’ils s’étaient construits, un lien aussi fort qu’il pouvait paraitre anodin. Les autres ne pouvaient pas comprendre, et ceux qui ont partagé ce moment ont vraiment dû les prendre pour des attardés. Lycéen, il s’était retrouvé à Chartres en internat, pour sa première et sa terminale. La Beauce est le grenier à blé de l’Ile de France. Pour qui n’a pas la chance d’y vivre, et n’en connait pas toutes les subtilités, c’est une morne plaine, aussi monotone que la Brie, mais en plus grand. Avec des céréales à perte de vue. Un marché immense pour les philanthropes de Monsanto, et tous leurs produits aussi bio qu’un champignon de Tchernobyl, ou un érable de Fukushima. Sans rivaliser avec les cent cinquante et un mètres de celle de Rouen, la cathédrale de Chartres est un imposant édifice gothique qui dépasse les cent mètres. Tout ça pour dire qu’en cas de beau temps, on la voyait de loin depuis la campagne alentours. Prendre l’omnibus de 5H38 à Juvisy sur Orge lui permettait d’être à 8h00 en cours. Un changement à Versailles, où il retrouverait ceux qui partaient de Montparnasse, le train passerait Rambouillet avant de fendre la Beauce, à défaut de la bise. Arrivé à vingt bornes de la préfecture d’Eure- et-Loir, il embarquait souvent ses voisins de compartiment à jouer à celui qui le premier apercevrait les deux tours de ce monument. Un petit jeu bête, comme ça, pour le plaisir. Et plus culturel qu’un château d’eau. Trente-cinq ans plus tard, son fils avait suivi ses traces et allait lui aussi finir son bac dans le même bahut. Là-bas, dans la Beauce. Toujours une surprise, rarement bonne, de se faire appeler par le lycée de son rejeton. Pas d’absence ou de problème à l’internat, ce matin son téléphone avait sonné pour un petit problème de santé. Il devait aller le récupérer là-bas. C’était la première fois qu’il retournait dans cette ville. Pas de slow fané à la peau grise distillée par la radio, Il écoutait une émission d’une oreille, un peu perdu dans ses pensées. L’occasion de vérifier que même après plusieurs décennies, cette plaine était restée tout aussi morne. Et puis d’un coup, à l’horizon, la flèche de la cathédrale… « Vu ! » Comme ça, tout seul dans la bagnole.

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