WATT IS WATT


Je ne sais pas si vous y étiez, mais en juillet 1976 la tension était plus que palpable dans la salle télé du VVF de Capbreton. Bien plus encore que trois jours plus tôt pour cette mémorable finale du tournoi de pingpong. Une moiteur torride et fiévreuse dégouline des murs au moment où Guy Drut s’installe au départ de cette finale olympique du 110 m haies. Quatre ans avant, il avait décroché l’argent à Munich derrière l’américain Rod Milburn. Depuis Colette Besson et son 400 m de Mexico, aucun français n’avait enfilé de breloque dorée autour du cou. Le futur ministre est clairement favori. Trop jeune pour noyer mon stress dans le contenu de quelques canettes de bière, la tension est incroyable. « A vos marques »… Les deux secondes qui suivirent semblèrent être des heures… « Prêt » … Le coup de pistolet libérera la centaine de téléspectateurs qui semblèrent s’éjecter des starts avec leur chouchou. Un départ, une technique et des nerfs parfaits permettront au français de contrôler le retour d’Alejandro Casañas qui viendra mourir à 3 centièmes. Le cubain ratera d’ailleurs l’or quatre ans plus tard pour un centième à Moscou ! Je vous laisse imaginer les cris de joie et les embrassades qui suivirent. J’aurais dû en profiter pour me jeter au cou de cette jolie brune d’au moins quatorze ans à qui je n’avais pas osé adresser la parole jusque-là - C’est génial ce qu’il a fait ! - Oui trop fort - Qu’est-ce tu fais ce soir ? - Bah je dors, allez salut… C’est presque du vécu. L’athlétisme était le sport roi des JO, un temple, quasiment une religion avec une messe tous les quatre ans. Ses héros ont marqué mon enfance et ma vie de jeune homme. Mon panthéon est forcément personnel, et raconter cette saga prendrait bien plus que les trois pages de cette chronique. Le finlandais Lasse Virèn qui fait le doublé 5000-10000 à Munich avant de le refaire à Montréal. Le cubain Alberto Juantorena qui survole le 400 et le 800 de sa foulée majestueuse. Les frères ennemis britanniques, Steve Ovett et Sebastian Coe, à Moscou, en 1980, le deuxième récidivant au 1500 quatre ans après, et l’éthiopien Miruts Yifter qui imite Virèn. Carl Lewis, Dailey Thomson, Sergeï Bubka, Jonathan Edwards… Et Marie-José Perec, la gazelle de Basse-Terre, avec sa foulée extraordinaire. Il n’est pas de légende sans persévérance. L’allemande de l’Est Heike Drechsler a fini deux fois troisième du 100 et du 200 à Séoul, à plusieurs mètres de la formule 1Flo-Jo. A Barcelone, devenue de l’Ouest, elle s’offre l’or à la longueur. Et il y a ceux qui ne gagnent jamais, les Poulidor de l’olympisme. Le namibien Frankie Fredericks a obtenu l’argent aux 100 et 200 en 92, avant de faire de même en 96 ! Mais la reine, c’est Merlene. Merlene Ottey la jamaïcaine. 3e au 200 à Moscou, 3e aux 100 et 200 à Los Angeles, 3e au 200 à Barcelone, 2e aux 100 et 200 à Atlanta et 3e au 100 à Sydney ! Et je vous fais grâce de l’argent et du bronze au relais, en 2000 et en 1996. Vingt ans de règne sans or, un destin incroyable. Autant d’histoires, de visages et de silhouettes qui resteront gravés dans mon esprit, longtemps je l’espère, avant qu’Alzheimer ne me les dérobe. Mais du côté de la Corée, à Séoul en 1988, Ben Johnson et Florence Griffith Joyner sont passés par là. Et même si j’ai voulu continuer à y croire quelques années, ces salauds ont tué le Père Noël. Sept kilos de muscles en un an et demi pour Madame, une dizaine pour Monsieur, certaines allemandes de l’Est avaient déjà montré la voie, mais j’étais trop naïf pour le voir. Mais là, la médiatisation était devenue démesurée, comme leur domination, comme leur musculature. L’un s’est fait prendre la main dans la pharmacie, l’autre ne s’est jamais fait contrôler positif. Le canadien avait sans doute été mal aiguillé, et s’était trompé de seringue. Il faut savoir que l'hormone de croissance n’était pas cherchée à cette époque ! Jamais positive, mais décédée à 38 ans. Autant dire que je n’ai plus jamais regardé ceux qui sont arrivés après avec mes yeux de gamin. Linford Christie, Marion Jones, Michael Johnson, la loco de Waco… Plus jamais. Heureusement que le Tour de France était là pour nous faire patienter chaque année avant les Jeux. En fait, c’était beaucoup plus qu’un faire-valoir au début de chaque été, juste après Roland Garros. Cette épreuve mythique nous a elle aussi permis de vénérer des héros qui sont entrés dans la légende. Quoi que plus très vert, je suis presque heureux de pouvoir dire que je suis trop jeune pour avoir vibré devant le duel homérique entre Anquetil et Poulidor. Une saga capable de diviser la France du Général de Gaulle. Perso je suis entré dans la danse au moment de l’implacable domination d’Eddy Merckx. Cinq Grandes Boucles, comme Anquetil, mais surtout le cannibale fait peser une chape de plomb incroyable sur le reste du peloton pendant des années. Luis Ocaña aurait dû empocher le Tour 71, mais c’est Bernard Thévenet qui profite d’une terrible défaillance du belge dans la montée de Pra-Loup pour gagner l’édition de 75. On est tous d’accord pour admettre que l’eau claire n’était sans doute pas seule à remplir les bidons. Mais le cyclisme gardait un visage humain, avec ses exploits et ses défaillances restées célèbres. Hinault, le blaireau. Sa chute dans le Dauphiné, sa victoire au Giro dans la neige, son coup de pédale et ses coups de poing, sa victoire au sprint sur les Champs, ses victoires, ses défaites…Un caractère hors du commun, pour un palmarès qui l’a hissé au niveau des plus grands. Et Laurent Fignon, ses victoires, sa défaite pathétique face à Greg Lemond... Là-aussi, il n’est pas question pour moi de ressasser des souvenirs qui finiraient par lasser mon jeune lectorat. Laissons cela au Miroir du cyclisme, après l’avoir fait pour celui de l’athlétisme. Mais quelque chose a changé au début des années 90, et certains professeurs hématologues prennent le pouvoir. Ils émigrent d’Italie en Espagne qui devient le paradis du cyclisme. Le roi Miguel Indurain enquille cinq tours de suite de 1991 à1996. Sans jamais défaillir, comme ceux qui lui succèderont, escaladant les cols comme une côte des bords de Marne. Je n’ai même pas envie de les citer. La vieille distinction rouleurs-grimpeurs était morte, les téléspectateurs que nous sommes ne faisant plus trop la différence entre un col et un contre-la-montre. Impensable pour qui s’est déjà essayé à la grimpette en vélo d’un grand col. Là-aussi on peut dire que la pharmacologie a tué le Père Noël, qui décidément a vraiment du mal à survivre en ce bas-monde. Après tout, on peut se dire qu’ainsi va la vie, et que grandir c’est se débarrasser de tous les mythes qui nous lestent. Le grand barbu au manteau rouge n’existe pas. Mon papa n’est pas le plus fort du monde. Ma maman n’est pas la plus gentille du monde… Arrêtons-nous là avant le suicide. Un allemand célèbre nous a dit un jour que la religion était l’opium du peuple. Mais là je pense qu’on nous prend de plus en plus pour des cons. C’est vrai qu’on aurait pu y penser avant. Un ballon radio-commandé qui va en lucarne, une perche télescopique, des godasses à ressort, une raquette téléguidée… Mais un vélo à moteur, là c’est trop fort. Femke Van Den Driessche restera comme la première à se faire choper pour dopage mécanique. Une belle entrée dans l’histoire. Depuis le démarrage surnaturel de Fabian Cancellara sur les pentes à 20% du mur de Grammont lors du tour des Flandres 2010, on se doutait de quelque chose. On sait aujourd’hui qu’il est possible de booster sa bicyclette de 40 watts dans un moyeu, de 250 dans le pédalier et de 200 dans la roue, moyennant un petit billet de 200 00 € ! Tant qu’on nous chargeait nos cyclistes, ça allait à peu près, mais qu’on touche à leur vélo ! Y’en a marre, il va me falloir trouver un nouveau sport. Pas propre, ne rêvons pas, mais presque. J’hésite entre le bilboquet et le football gaélique, même si certains joueurs ont la main lourde sur la Guinness.

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