LES VERTS


Vous allez finir par croire que je passe mes weekends devant la télé, en tout cas quand la météo interdit tout barbecue. A défaut d'être dissolue, ma vie est beaucoup plus passionnante qu'il n'y parait, surtout après m'être enfilé les cinq saisons de Game of Thrones en trois semaines, afin de comprendre ce qui va se passer dans la sixième. Bref, j'étais de retour chez moi vers 23H00 ce samedi, et je me suis fini avec une assiette de Croustibat à 60 % de chair de colin d'Alaska, le tout à 200 calories pour 100 grammes, ce qui la met à 800 calories, 900 avec le ketchup. Attention, si vous tapez dans une sauce samouraï, vous dépassez allègrement les 1000 ! Et la fête n'aurait pas été totale sans un petit Jour de foot pour accompagner cette débauche de bâtonnets de poisson pané. Le fil rouge de la soirée sur canal, l'évènement national, c'est bien sûr la der de Zlatan avec le maillot rouge et bleu, qui avec deux pions marqués vient idéalement clôturer quatre années assez extraordinaires. En prime, il dépossède Carlos Bianchi, le goleador argentin, de son record de buts en une saison. Sans entrer dans un débat qu'on laissera sans regret à RMC, ou à notre voisin de comptoir qui écluse un troisième Ricard, le suédois aura largement régalé la France du football. Certains impertinents diront, à défaut de l'avoir fait pour l'Europe. On se souviendra longtemps de sa queue de cheval et de ses tatouages, mais au-delà de sa classe balle au pied, j'ai personnellement rarement vu un melon pareil. Et la fin de match contre Nantes a été de ce point de vue surréaliste. Invraisemblable. Déjà, l'arbitre interrompt les joueurs à la dixième minute, son numéro de maillot. Comme à la quatorzième minute de Pays-Bas / France en hommage à Cruyff ! No comment. Le match s'arrête quand il sort avant la fin, scénario propice à une standing-ovation, c'est classique. Ses deux fils viennent le chercher sur le gazon, c'est plutôt émouvant, chacun avec un maillot du PSG, c'est normal. Avec un message floqué pour leur idole de père, l'idée serait sympa s'il avait été d'amour. King et Legend, même pas en français. « Je suis arrivé comme un roi, je repars comme une légende ». Et c'est Zlatan lui-même qui l'avait dit la veille. Une communication à la Salvador Dali, chaque époque a les génies qu'elle mérite. Ou alors, ses 1,5 millions mensuels ne lui suffisent pas, et c'était juste pour vendre des tee-shirts avec cette phrase dessus. Sans tirer sur une ambulance, imaginez Abou Diaby ou Yoann Gourcuff qui en commercialiseraient un avec « Je suis arrivé blessé, je repars au chômage ». De l'humour, de la dérision, un sens aigu du marketing et de la communication, je pense surtout qu'Ibra a un caberlot comme on en a rarement vu. Et certainement quelques qualités humaines, sinon ça doit pas être tous les jours facile pour son entourage. A cinq cents bornes de là, quarante ans après la finale de Glasgow, tous les joueurs de 1976 sont là pour être honorés dans une cérémonie avant le match contre Lille. Pas de sono sur vitaminée, de DJ qui vous casse les oreilles. Juste le public du chaudron qui acclame ses héros, à qui on a remis une lampe de mineur. 40000 personnes debout, du recueillement, de l'émotion, loin du show pyrotechnique démesuré du Parc. Humain. Loin des pétro dollars et des paillettes de la capitale, et on ne peut pas oublier que le Forez est une terre de mines, fermées trois ans avant cette épopée. On aurait presque pu retrouver certains de ces footballeurs le midi à la cantine de Manufrance, sponsor historique du club. 40 ans après, on a le recul nécessaire pour parler de légende, ce n'est pas une chose que l'on décrète comme ça en se levant le matin. Sans tomber dans le panneau du pamphlet anticapitaliste et donc de l'ode à la classe ouvrière, le contexte de cette époque n'était pas tout à fait le même. A commencer par la formule de la compétition, qui était à élimination directe, avec seulement des champions en titre. Vous pouviez prendre le champion d'Allemagne, d'Angleterre ou des Pays-Bas au deuxième tour et c'était la fin du voyage dès le mois d'octobre. Vous passiez les huitièmes avant les fêtes, et c'était les quarts à la sortie de l'hiver. Un feuilleton propice à une dramaturgie qu'on a du mal à retrouver dans l'actuelle Ligue des champions et ses phases de poule qui remplissent les caisses autant qu'elle gavent le public. Pour que les joueurs jouent, il faut un président qui préside et un entraineur qui entraine. Sans faire de procès en manque de charisme à Nasser Al-Khelaifi et à Laurent Blanc, le casting stéphanois avait une autre dimension. Le président, Roger Rocher, avec sa pipe à la Maigret, est un ancien mineur devenu capitaine d'industrie. Arrivé à la tête du club, il applique des méthodes similaires à celles de son entreprise, avec rigueur, fidélité et paternalisme. Ça ne l'empêche pas d'innover, dans le recrutement avec l'incontournable Pierre Garonnaire, ou en étant le premier en France à affréter un avion privé pour les déplacements de son équipe. L'entraineur, Robert Herbin, est parachuté à la tête de l'équipe en 1972 après quinze ans comme joueur. Le Sphinx fera onze ans, incorporant rapidement un noyau de jeunes issus du centre de formation, et en innovant lui aussi, en apportant une dimension athlétique qui manquait cruellement au football français à cette époque. Il se forge un palmarès qui sera difficile à égaler. On ne citera pas la totalité des joueurs que tout le monde connait, mais ils sont bien ancrés dans l'imaginaire d'un peuple qui depuis des années se faisait humilier sur tous les terrains d'Europe ou d'ailleurs. Larqué, le capitaine, les frangins Revelli, les tacles de Lopez, Janvion, Santini, Synaeghel et tous les autres. Les arrêts réflexes d'Ivan Curkovic. Les frappes de Bathenay. Et Rocheteau, qui un soir de novembre 1975 à Glasgow, devient à jamais l'Ange vert. L'Ange du dribble chaloupé. Et le cœur des français a chaviré sous les coups de boutoirs d'un puma. Et même celui des françaises dont la plupart n'étaient certainement pas indifférentes aux chevauchées sauvages d'Oswaldo Piazza. Un impact jusqu'ici inégalé sur toute la famille, les enfants qui grattent du temps et se couchent tard, le père qui vide le frigo de toutes ses bières, jusqu'à la mère qui fantasme sur un bel argentin. Si l'idée lui venait de ne pas chevaucher que la pelouse d'un terrain de foot… Bref, il y a encore du boulot pour ce PSG sauce Qatarie, et malgré toute la com du monde, l'entrée dans la légende ne se programme pas. Il faut mettre certains ingrédients dans le faitout et laisser mijoter à feu doux. Le nationalisme n'est pas ma crèmerie, mais j'ai du mal à envisager un peuple s'identifier à une équipe où il y a un seul français sur le terrain, et noir en plus. Nadine, si tu me lis, surtout like- moi… Nasser, si toi aussi tu dévores ces lignes, sors ton iphone 3 et appelle-moi, je te dirai humblement qu'il faut infléchir ta stratégie et engager quelques français dans ton équipe, comme le Bayern avec des allemands, le Barça et le Real avec des espagnols, et ainsi de suite…La blague, c'est qu'il y a presque plus de français dans ces grandes écuries que dans celle de la capitale tricolore ! Tu le sais, et d'ailleurs tu l'as fait avec ton deuxième joujou, le PSG Handball. Après, il y a certains rendez-vous qu'il ne faut pas manquer, comme ce quart de finale soporifique contre Manchester City. Rien à voir avec les prolongations de Saint Etienne contre Kiev et ce but d'un Ange vert moribond à la 112e minute. Les parisiens avaient sorti un match anthologique en 2015 contre Chelsea, mais s'étaient fait sévèrement botter le cul en quart contre le Barça. La France de 2016 ne se porte pas super bien, comme il y a quarante ans, et les parisiens ont raté une occaz terrible, qui peut-être ne se représentera pas de sitôt. Celle d'entrer dans le cœur des hommes, comme l'avaient fait les Verts de 76, qui pourtant échoueront en finale contre le Bayern. Mais ce n'est pas très grave, Zlatan va vendre des milliers de maillots floqués « Je suis arrivé comme un roi, je repars comme une légende ».

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