Hibernatus


Il était bien trop tôt pour éprouver des regrets, d’autant que derrière un aspect distant et parfois mélancolique, c’était un gars foncièrement optimiste.

Mais il était temporairement KO, assis contre ce hangar dans lequel son cœur avait battu si fort. Ses petits yeux, d’ordinaire si vifs, étaient déconnectés de ce qui se jouait devant eux, perdus dans un flou qui semblait le paralyser.

Jusqu’ici, il avait pratiquement réussi tout ce qu’il avait entrepris, sans se poser trop de questions. Il n’avait pas le côté très pénible de ceux qui sont si sûrs d’eux, mais il avait assez confiance dans l’avenir pour se laisser aller tranquillement, sans douter des bonnes choses que la vie lui réservait.

Pour la première fois, il eût peur.

Il ne savait pas pourquoi cette fille l’avait submergé, si vite, d’un regard, sans aucune garantie de réciprocité. Un ange dont il avait du mal à déchiffrer le message. Ou un spectre qui venait lui rappeler que le côté obscur n’était jamais très loin, la première visite de celle qui ne fauche pas que les blés.

Un papillon dont chacun sait que le vol est si saccadé, si imprévisible…

C’est un bruit de casserole invraisemblable qui le sortit de sa torpeur. Il ne savait pas combien de temps il avait pu rester là comme prostré, quand une guimbarde pétaradante annonça son arrivée, précédant un gros nuage noir, et donnant l’impression qu’elle pouvait exploser à tout moment. Une Chevrolet gigantesque, le rêve américain échoué à 12000 kilomètres de ses côtes.

Chose incroyable, c’est Georges qui trônait au volant de cette montagne de tôle plus ou moins froissée. La jolie blonde qui lui avait sauté dessus quelques temps plus tôt était là, l’enlaçant de ses longs bras tout fins, comme si elle ne s’était pas encore décollée de lui. Il portait de grosses lunettes de soleil en écaille, ce qui ne l’empêcha pas de reconnaître son ex-voisin de vol.

Le pilote de ce char d’assaut appuya sans trop de subtilité sur le frein. Il y eut un grincement métallique à décorner un yak, ou à défriser un yéti. Il n’y avait pas de bouquetins dans l’Himalaya. Le pickup stoppa finalement à proximité.

Gilbert mobilisa ce qui lui restait de neurones pour rassembler les quelques mots d’anglais qui lui permettraient de faire une phrase. Le nuage dissipé, il s’adressa au visage rondouillard et sympathique qui sortait de la fenêtre du véhicule.

-Hey Sir, do you remember me ?

Il était aussi fier de lui qu’il se sentit stupide quand il reçut une réponse en français, avec un accent qui devait certainement venir de pas trop loin, mais d’ailleurs. Georges était aussi peu britannique que s’il avait été coréen, il était belge !

Le pauvre.

- Tu as l’air un peu perdu.

- Tu veux qu’on te dépose quelque part ?

- Avec plaisir, vous allez où ?

- En ville.

- Cool, moi aussi.

Il s’appelait Clément, et sa copine Isabelle. Dire qu’il l’avait pris pour un sujet de Sa Majesté, il se sentit ridicule, en particulier d’avoir fait un si long voyage sans discuter avec son voisin ! C’était tout lui.

Au bout d’une vingtaine de minutes, ils atteignirent les premières maisons de Katmandou. Clément était un bavard invétéré, et il avait réussi l’exploit, en si peu de temps, d’exposer sa vie, son œuvre, et la raison de son voyage au Népal. Il était journaliste et venait dans ce pays pour un reportage sur l’effervescence d’une destination qui faisait rêver la jeunesse occidentale.

Isabelle était photographe et devait illustrer cet article, mais elle comptait bien joindre l’utile à l’agréable. Elle avait beau vivre dans ce que Jacques Brel chantait comme Le Plat Pays, elle était fascinée par les reliefs de ce monde.

En gros elle adorait la montagne. Elle ne pouvait pas venir ici sans imaginer s’en faire une petite, vite fait sur le gaz. Rien de programmé. Mais au journal, le boss leur avait donné trois mois tous frais payés pour ce travail, largement de quoi voir venir et se prévoir une petite grimpette.

La grosse bagnole s’était arrêtée devant l’Avaatar Kathmandu Hotel.

- Voilà, nous sommes arrivés à la maison.

- Et toi Gilbert, où vas-tu ?

Ils se rendirent compte que le trajet depuis l’aéroport n’avait donné lieu qu’à un monologue, durant lequel Clément s’en était donné à cœur-joie. Du coup, ils ne savaient pas ce que le français était venu faire dans cette galère.

- Il est bientôt 13H30, il fait faim. Viens manger avec nous, tu nous raconteras ce que tu es venu foutre ici.

- Un bon steak de Yak aux champignons de l’Everest ?

- Ok, c'est parti.

L’étudiant en littérature commençait à apprécier la compagnie de ses cousins d’Outre-Quiévrain. Mais surtout, il avait une faim de loup. Son dernier repas datait de la veille au soir, et le jeune homme était doté d’un solide appétit.

On pouvait le classer dans la catégorie des gens sensibles, mais aucune émotion n’était assez forte pour franchir la frontière de son estomac.

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