HIBERNATUS PREMIERE PARTIE

PREMIÈRE PARTIE

On retrouve bien des mammouths congelés dans les steppes arides et glaciales de Sibérie.

Gilbert avait la vingtaine fringante. En fac à Jussieu depuis la rentrée 1967, il avait comme tant d’autres quelque peu délaissé ses chères études pour faire un peu de sport. Jamais il ne serait prêt à temps pour les JO de Mexico, mais ce mois de mai lui avait permis de faire de gros progrès en lancer de pavés et de sensiblement améliorer sa vitesse de course. Comme quoi le travail paye toujours, surtout si vos entraineurs sont casqués, en bottes et tout de cuir vêtus.

Et bienveillants. N’hésitant jamais à appliquer une pédagogie aussi simple qu’efficace, consistant à faire tâter leur douce matraque à quiconque ne courrait pas assez vite pour ne pas se faire rattraper.

Quand je pense que certains grands malades trouvent normal de donner des millions à des gars qui cavalent après une baballe dont on n’est même plus sûr qu’elle soit en cuir. Il ne pouvait pas y avoir de gros dans les hordes étudiantes. Pas le temps d’aller au MacDo, et de toutes façons, il fallait détaler comme un lapin si on appréciait moyennement le dialogue stéréotypé avec les Compagnies Républicaines de Sécurité. Cinquante ans après, notre jeunesse aurait bien besoin d’un petit coup de booster pour retrouver sa ligne d’antan…

Pas de grand soir, ni de tête qui tombe. Cette révolution printanière n’en serait jamais une, et les fondements de l’Etat ne vacillèrent pas d’un iota. Gilbert s’en foutait un peu. Les matraques avaient eu la bonne idée de préserver son visage polisson et sa peau de bébé et il avait appris que son année de fac ne serait pas perdue.

Tout allait pour le mieux, et surtout, une fée était apparue dans sa vie, comme une petite fleur pouvait éclore. Primesautière. Inattendue. Un bouton d’or aux cheveux noirs. Légère comme les notes d’un violon, elle s’était engouffrée juste devant lui dans un café du quartier latin. Jean, baskets et chemise bleue ciel, elle s’était retournée en lui tenant la porte.

- Après vous Monseigneur…

D’ordinaire assez réactif, il n’avait pas su quoi lui répondre. Des yeux noisette et en amande le fixaient. Ca, faisait beaucoup de fruits secs. Un regard intense et rieur qui le laissa sans voix. Sans trop savoir pourquoi, il eut l’impression diffuse qu’Esther venait d’entrer dans sa vie.

Quelques semaines plus tard, il se retrouvait dans un DC 8 en partance pour Katmandou, via Dehli. C’était son premier grand voyage, lui qui en dehors des longues plages landaises ne s’était guère aventuré trop loin des limites de l’hexagone.

Sa grande carcasse avait du mal à se lover dans un siège beaucoup trop petit. Mais comble de la poisse, son voisin était un sorte de Georges Killian, en moins roux, mais dont les ronflements et la brioche attestaient du fait qu’il ne crachait pas sur certaines bonnes choses de l’existence. En particulier la bibine. Pas vraiment le compagnon de voyage dont il aurait pu rêver. Ni la voisine. Pas de fantasme à 40000 pieds, la nuit dans la carlingue. De ce zingue. Esther aurait calé sa tête sur son épaule, sa petite main dans la sienne et son joli visage noyé dans sa chevelure brune. Il n’aurait pas plus dormi, mais aurait guetté pendant des heures que son regard si profond s’ouvre sur le sien.

Elle était partie quelques jours avant lui avec des potes dont un pouvait être qualifié de petit ami, quelqu’un qui avait le privilège de la sentir se blottir contre lui quand elle lui faisait la surprise de partager sa nuit. Le salaud.

Il s’était décidé très vite à faire ce voyage. Quoiqu’étant une destination très prisée, il ne se rendait pas au Népal pour des raisons philosophiques ou stupéfiantes, lui qui se contentait d’un petit spliff de temps à autres. Ni pour les mêmes que Tintin au Tibet.

Ni alpinistes. Encore que, s’il avait pu, il aurait bien fait d’Esther son unique montagne. Mais surtout, sans qu’elle ne lui ait promis quoique ce soit, il sentait que la belle n’avait rien contre cette escalade. Bien au contraire. Une évidence, un truc qui avait déjà tout changé. Et lui proposer de passer la rejoindre était pour lui un signal fort. Elle saurait se rendre libre et faire le nécessaire pour l’accueillir dans sa vie, tout autant qu’à l’aéroport de Katmandou.

Georges n’en avait rien à foutre et ne s’arrêta pas de ronfler pour si peu. C’est l’hôtesse qui réussit cet exploit. Il se réveilla miraculeusement au passage du chariot.

- Que puis- je vous servir Monsieur ?

- One beer please.

Esther était un papillon.

Elle ne vivait pas dans cette nostalgie révolutionnaire qui engendrait tant d’utopies. Elle laissait à d’autres les échanges fraternels avec les forces de l’ordre. Pas vraiment gauchiste, elle se sentait profondément de gauche. Sans se sentir appartenir à une classe qui bientôt n’aurait plus rien d’ouvrière, elle semblait peu réceptive à certains discours ambiants. Plutôt une indignée, sensible comme pas deux à tout ce qui ressemblait à de l’injustice. Il fallait voir son regard, mélange de tristesse et d’humanité, quand elle donnait quelques pièces aux mains qui parfois se tendaient dans les rues de Paris.

Personne, à commencer par elle-même, n’aurait pu imaginer ce petit bout de femme affronter ces éducateurs de rue, mastodontes de cuir qui arpentaient le pavé. Ni leur jeter des fleurs. Ce n’était pas une hippie, elle sacrifiait juste aux rituels vestimentaires du moment. Les pieds sur terre et la tête dans les étoiles aurait pu être sa devise. C’était une période moins trouble que pleine d’espoir, propice à cette jeune femme qui par-dessus tout, aimait butiner.

L’hôtesse était une belle femme. Juste un maquillage trop marqué au goût de Gilbert. Quelques rides et un grain de beauté à cacher, il rigola tout seul en pensant que pour une fois, dire qu’elle avait quelques heures de vol n’avait rien de graveleux. Il poussa même le délire jusqu’à espérer rencontrer un jour une technicienne d’EDF ou des PTT. Juste pour pouvoir lui dire qu’elle avait dû en dérouler du câble…

Ou le penser, il était bien trop timide.

Il décida de relever le défi que Georges lui soumettait. Il allait lui montrer qui il était.

- One beer.

- Et pour vous Monsieur ?

- Whisky, please.

Il aimait à croire qu’il parlait bien anglais.

- Les alcools forts sont payants Monsieur, ça fera cinq francs.

- Très bien, mettez-moi un double s’il vous plait.

La guerre était déclarée, et comme chacun sait, les batailles ne sont jamais gratuites, surtout si on sort la grosse artillerie. La course à l’armement continua sur un bon rythme, de quoi délester ses poches de quelques biftons.

Peu importe pensa-t-il, la vie à Katmandou est bien moins chère qu’à Paris. De toute façon, il espérait bien y vivre d’amour et d’eau fraiche, ce qui restait quelque chose de très abordable. Pas l’ombre d’un doute, il était tombé sous le charme hypnotique de son regard. Il la connaissait depuis deux mois seulement, et il était persuadé que Butterfly viendrait se poser sur lui, butiner la vie avec lui.

C’est Georges qui tira le premier, comme Messieurs les Anglais. Tête légèrement en arrière, bouche entrouverte, le concert commença en douceur. Comme le vrombissement lointain d’un avion. D’abord hésitants, les ronflements se firent puissants et réguliers. Un tir d’artillerie lourde à même d’écraser l’ennemi sans qu’il puisse répliquer. Mais Gilbert trouva les ressources pour ne pas s’avouer vaincu sans combattre. S’endormir dans un tel vacarme tenait de l’exploit, et il eut la lucidité de s’en remettre quelques-uns dans le cornet. Morphée pu enfin lui tendre ses bras, et là, mes amis …

La bataille fut homérique, sans que l’un ou l’autre des belligérants ne puisse en témoigner. C’est une guerre qui restera ignorée du grand public, pas dans les livres d’histoire comme on dit. Et pourtant, bien de leurs voisins d’infortune s’en souviennent encore…

Tout petit déjà, Gilbert aimait lancer des projectiles. Faire des ricochets. Toucher une cible. Loin. Le plus possible.

Alors balancer quelques pavetons dans les rues de la capitale…

Allergique aux discours trop formatés, qu’ils viennent de Karl, Léon ou du Grand Timonier, il se sentait plutôt anar. Sa vision n’était pas celle d’une jungle où tous les coups sont permis, mais il aurait bien construit un monde où l’homme respecte certains codes, sans qu’il soit nécessaire de lui faire rentrer dans le crâne à coups de matraques ou de petits livres rouges.

Bien qu’extraverti, comme peuvent l’être certains timides, il ne s’était jamais hasardé à prendre la parole en public, dans les AG surchauffées de certains amphis. Manifester au rythme de slogans qui n’étaient pas de lui l’amusait moins que chercher querelle à des CRS qui eux aussi n’en demandaient pas tant. Surtout si ces braves fonctionnaires restent à portée de pavés.

Courageux jusqu’à un certain point. Ou manque de conviction, pas assez en tout cas pour justifier un affrontement direct.

Il ne rêvait pas de ce genre de corps à corps.

On oublie trop souvent que mai 68 fut aussi, avant tout, laissons nos amis historiens s’étriper, une énorme grève générale. Depuis plus de vingt ans, la France de l’après-guerre s’était mise au boulot.

Sérieusement.

Docilement.

Sans trop rigoler.

Tout le monde bossait, sans trop se poser de questions, en tout cas pas celle de son bien-être ou de ses loisirs. Le bonheur n’était plus un fantasme et chacun pouvait trimer pour s’offrir à crédit la bagnole, l’appartement ou le pavillon de ses rêves. Et dont il pourrait largement profiter lors d’une retraite certes un peu courte, mais bien méritée. Un contrat social entre un pays et ses habitants, entre une république et ses citoyens. Donnant-donnant, de l’espoir contre de l’ordre. Ça n’avait pas si mal fonctionné depuis le début des années 50, et pour la première fois, les ouvriers exprimaient leur insubordination. A un ordre. Celui de l’usine.

Leurs camarades étudiants pouvaient d’autant plus avoir la tête dans les étoiles qu’ils avaient moins les mains dans le cambouis. Sauf ceux qui réparaient leur mobylette.

L’époque était celle d’une indéniable conscience politique, mais je crois que la jeunesse y trouvait avant tout une occasion de vivre avec insouciance. L’amour et la révolte, la liberté qu’elle revendiquait, étaient surtout l’expression d’une volonté de transgresser ou d’expérimenter. Comment en vouloir à ces jeunes gens de simplement se marrer un peu, ou beaucoup, avant de devenir adulte ?

Elève d’un lycée parisien, on la voyait comme une élève assez studieuse.

Elle avait pas mal de potes, et sa façon d’être aurait pu laisser croire que certains d’entre eux pouvaient profiter de ses faveurs. Tactile, assez familière, usant de petits vocables affectueux, ses relations de cour d’école passaient parfois pour plus qu’elles n’étaient. Plus une manière de créer une ambiance sympa autour d’elle que d’attirer le regard ou l’attention. Encore que…Elle était vraiment jolie avec ses yeux en amande capables de vous envouter. Pas forcément de celles que l’on remarque tout de suite, mais dont croiser le regard était rarement anodin.

Pierre le savait bien, mieux que personne.

En terminale scientifique, c’était un beau gosse, bien bâti. Un peu ténébreux, comme on pouvait le dire des hommes d’origine italienne. Son vrai prénom c’était Pietro, mais tout le monde l’appelait Pierre, sauf sa mère. Il sentait qu’il était sur le point de percer un peu plus que le mystère de cette fille déroutante. Plusieurs fois, il avait cru qu’elle allait lui faire le cadeau de son petit corps si sexy. Il l’avait caressée, effleurée, embrassée, mais pas plus. Et pourtant, bien des signes lui montaient qu’elle en avait envie.

Bien à l’abri dans une couverture ridiculement petite pour lui, Gilbert était loin de s’imaginer le prix qu’il faudrait payer pour gouter à ce trésor.

Ce bon Georges ne lui tapait plus trop sur les nerfs depuis qu’un cessez-le-feu s’était instauré entre eux. Ses pensées se firent plus légères et purent enfin vagabonder au gré de paysages maritimes et montagneux, de la morsure du soleil à cette odeur d’herbes coupées qui était sa madeleine. Rien de crapuleux, juste un papillon qui l’entraînait avec légèreté et insouciance, en lui donnant sa petite main. Sans jamais la lâcher. Il n’osait à peine l’imaginer le butiner, ni l’inverse d’ailleurs. Et pourtant quelque chose lui disait que ça devait être sacrément bon.

Gilbert était un jeune homme qui jusqu’ici s’intéressait plus à ses études qu’aux nanas. A tel point que certains de ses potes le voyaient encore puceau, aucun n’ayant l’outrecuidance de lui prêter des aspirations contre-nature. Il s’en foutait. Devenir un homme l’été dernier ne lui avait procuré aucune fierté particulière, ni la satisfaction du rite initiatique accompli, comme la fin de l’enfance.

Il avait pris la décision de concentrer son énergie sur ses objectifs étudiants et les filles restaient de superbes inconnues qu’il aurait bien le temps de découvrir une fois son agrégation de lettres classiques en poche. Il avait toujours aimé lire des histoires, et plus encore en raconter. Son institutrice de CM1 lui avait donné l’occasion de se rendre compte qu’il était même capable d’en écrire. Un conte. Game of thrones 40 ans avant. L’enseignante était à cette époque une des rares adeptes de la pédagogie Freinet, Célestin de son prénom, qui avait élaboré sa célèbre méthode dans les geôles torrides de Vichy, ça ne s’invente pas ! Bref orienter le travail de ses écoliers sur des productions concrètes avait permis au jeune garçon d’aller au bout de l’écriture d’un petit « contes et légendes

Cette année-là, l’hiver n’en finissait pas, à tel point que le printemps se faisait désirer comme jamais.

Il était plus de 22H00 quand Esther sortit du gymnase pomponnée et coiffée après plus d’un quart d’heure passé sous les douches chaudes du vestiaire. Elle n’aimait rien tant que ce moment, quand l’entrainement de volley terminé, elle réglait avec minutie la température de l’eau. Puis elle appuyait, et le flot tant attendu pouvait se déverser sur elle, la laver, la détendre et la réchauffer. Un vrai plaisir, tout autant qu’un rituel qui voyait chaque centimètre de son corps savonné et lustré comme le capot d’une Bugatti. Ses complices purent même la voir se brosser les dents comme si elle ne l’avait pas fait depuis quinze jours. Il lui fallut essuyer le miroir embué pour tenter de domestiquer une chevelure luxuriante.

Ses copines comprirent que ce soir, elle ne rentrerait pas directement à la maison.

- Comment s’appelle-t-il ?

- Qui ?

- Celui qui risque de ne pas oser te toucher tellement tu es propre.

- Ah non, pas du tout, je vais au ciné avec mes cousins.

- Ouais, fais attention à la consanguinité !

- Vous êtes couillonnes les filles…

C’était une jeune fille secrète, et il était hors de question que ses amies, ou sa famille, sachent qu’elle avait rendez-vous avec Pierre. Ni personne d’ailleurs. Elle n’avait pas honte, ni de lui ni de ce qu’elle faisait, mais elle tenait par-dessus tout à compartimenter sa vie. Chacun de ses aspects avait son existence propre, une case hermétiquement fermée, et dont elle défendait farouchement le périmètre. Quiconque voulait tailler la route avec elle devait le comprendre, sous peine tout d’abord d’agacement, puis de bannissement du royaume. Par ordre express, ferme et à chaque fois définitif de la Princesse héritière.

Bien des condamnés croupissaient dans quelque geôle torride, en attendant un procès qui ne viendrait jamais.

Pierre ne le savait que trop, et intelligemment, il avait décidé de ne pas brusquer les choses. Et pourtant, tout son être bouillait tellement qu’il aurait pu exploser, comme une bombe dont la pression monte depuis longtemps, et retapisser les murs de son appart de ses entrailles. Son self contrôle de judoka lui avait permis de ne pas trop montrer ce qui lui retournait les tripes depuis des mois. Rester cool, coûte que coûte, était la seule voie possible pour arriver à ses fins.

Certaines des filles avaient succombé au charme de ce brun finalement pas si ténébreux, et nombreuses étaient celles qui rêvaient de passer leur main dans ses cheveux vigoureux et ondulés. Ou sur son torse généreux, pour les plus entreprenantes d’entre-elles. Aucune n’avait jusque-là gravi les six étages qui se dressaient entre le trottoir et sa chambre de bonne rue Didot. Les seules femmes ayant eu ce privilège étaient sa mère et sa cousine, qui l’avaient aidé pour son aménagement. Pour être honnête, c’est plus lui qui leur avait donné un coup de main, et les deux femmes pouvaient se sentir fières de son petit nid. Avec plus de gout que de moyens, elles lui avaient agencé un petit domaine où l’amour serait roi. C’était un gars direct et gai, qui malgré son âge avait déjà une solide expérience de ce don magnifique que les filles hésitaient rarement à lui faire.

C’est véritablement dans la nuit du vendredi 10 mai que le mouvement prit une forme insurrectionnelle, avec l’occupation du Quartier latin, les barricades et l’affrontement direct avec les CRS.

Avant ça, Gilbert s’était plus senti préoccupé par l’obtention de sa première année, que véritablement impliqué dans cette ferveur étudiante. C’est même un peu par hasard qu’il avait assisté à quelques échanges moyennement amicaux entre jeunes gauchistes et forces de l’ordre.

Loin d’être un étudiant modèle, il était de ces privilégiés en mesure de vivre de leur passion. Il adorait prendre le bus et franchir la lourde porte de la fac. Cette vie qui grouillait semblait couler dans ces veines. Sans être timide, il ne connaissait pas grand monde et ne parlait vraiment qu’avec deux ou deux trois potes. Il fuyait les banalités et se contentait d’observer ceux dont c’était l’usage. Sans jugement, juste avec la satisfaction de ne pas participer à des blablas dont il avait du mal à cerner l’utilité. Du coup il se sentait un peu à l’extérieur du fourmillement qui emballait une jeunesse pour qui l’occasion était si belle. Les quelques fois où il s’était retrouvé embarqué dans des soirées étudiantes, il les avait plus vécues comme un spectateur attentif au moindre détail que comme un acteur qui s’amuse.

Il était comme les autres, ceux de son âge, et aspirait à se laisser guider par ses désirs. Pour le moment, il trouvait son plaisir dans la lecture, et il attendait souvent l’instant où il se retrouvait dans la cuisine, face à la fenêtre, plongé dans son bouquin.

Une pause en dehors de tout, du temps qui pour une fois pouvait s’arrêter.

Déjà quinze bonnes minutes qu’elle attendait sur la petite place de la Contrescarpe, après avoir remonté la rue Mouffetard de son pas si léger, plus sonore que sa silhouette l’aurait laissé croire. Les pavés sans doute. Pour une fois, c’est elle qui s’invitait dans l’immense confrérie de ceux qui poireautent. Elle était de celles qui cachent leur nervosité derrière une empathie parfois excessive. Un observateur attentif pouvait le voir assez facilement à certains détails.

Elle allait attaquer ce qui lui restait d’ongle, quand une 4L beige la klaxonna. Une voix grave et familière sortit de la fenêtre à glissière :

- Esther !

Elle sursauta presque avant de reconnaître Pierre. Trop contente de s’être épargné l’affront d’un râteau, elle se faufila avec grâce entre les passants et s’engouffra dans la portière qui s’était ouverte.

Son chauffeur eut la divine surprise d’un baiser furtif mais sur ses lèvres. Inespéré, en tout cas aussi tôt dans une soirée dans laquelle il avait mis tant d’espoir. Elle ne savait pas bien ce qui lui avait pris. Pas trop dans ses habitudes. Elle qui jusqu’ici avait poliment repoussé ses tentatives de réduire la distance entre leurs deux bouches. Ils avaient beaucoup parlé, surtout lui, mais pas plus. Un frisson de joie, celle de voir qu’il était là pour elle, l’avait poussée à faire ce qu’elle n’avait jamais osé. Un silence un peu gêné s’en était suivi. Pierre le brisa en lui proposant un programme alléchant, qui allait marquer sa vie.

Et elle ne le regretta pas. De ces virées où vous pouvez vous laisser aller sans entrave. Elle n’éprouvait pas spécialement le besoin de fuir une réalité qui l’aurait oppressée, mais se sentait assez en confiance pour découvrir des plaisirs jusque-là ignorés ou interdits. Pas forcément un truc précis, mais la découverte d’un autre versant des choses, un voyage à travers une région qu’elle ne connaissait pas.

Le premier choc, c’est Aretha qui le provoqua. Un choc musical pour une jeune fille plus branchée sur le classique, en particulier le piano. La voix et la musique de « Lady Soul » mit immédiatement son âme en émoi. Et certainement pour toujours.

Ce qu’elle fuma aussi ce soir-là pour la première fois fut un accélérateur de particules pour les émotions qu’elle ressentit. Elle aima immédiatement la proximité, la complicité qui se crée entre ceux qui font tourner.

Ce ne fut pas une soirée de débauche. Aucun regrets, ni de gout amer dans la bouche, celui de ceux qui se demandent pourquoi ils ont pu faire une telle connerie. Un truc merveilleux. Un truc à part. Ce qu’elle fit de son joli corps au petit matin leur appartient, mais elle fut la première, et à ce jour la seule, à grimper les escaliers qui se perdaient dans le royaume de celui, qui cette nuit- là, fut traité à l’égal des plus grands princes de ce monde.

Il était plus de midi quand sa petite frimousse apparut à ceux qui à cette heure arpentaient nombreux les artères du XIVe arrondissement. D’un bond elle franchit la lourde porte cochère et se retrouva sur le trottoir de la rue Didot. Cette vie qui grouillait ne suffit pas à calmer l’angoisse qui l’avait fait se lever sans même se blottir une seule seconde contre celui qui quelques heures plus tôt avait largement profité de ses faveurs. Pourtant il ne dormait pas et aurait aimé par-dessus tout un câlin, petit ou gros, juste de quoi sentir la chaleur de ce corps qu’il désirait posséder. Plus que tout au monde.

A tel point qu’il fit semblant de dormir comme un gamin qui joue à attendre que sa maman vienne l’embrasser dans son lit. Il se disait qu’après une douche qui lui sembla longue et un café avalé à la va-vite, elle allait revenir s’allonger pour un petit moment qui prolongerait le rêve. Et tant pis si elle s’était rhabillée, ou tant mieux, il aurait le plaisir d’effeuiller ses vêtements, un à un, timidement mais fiévreusement. Mais comme Sœur Anne, il ne vit pas venir grand-chose. Et sans réclamer quoi que ce soit, il préféra jouer son rôle de dormeur jusqu’à son départ. Sans bien comprendre pourquoi, mais sans trop chercher à le faire.

Pierre avait bondi de son pieu dès son départ. Discrètement, il était sorti sur le palier pour écouter les pas de celle qui dévalait les escaliers. Avec le secret espoir d’un demi-tour. Pas par mauvaise conscience ou oubli de quelque chose. Non. Par envie, celle de le serrer contre elle avant de sortir affronter le vaste monde. Le clac de la lourde porte de l’immeuble résonna, lui ôtant tout espoir.

Il aurait volontiers sauté dans son jean pour courir la rejoindre. La surprendre, lui saisir la main, croiser son regard et la serrer contre lui. Montrer son bonheur à des badauds, lui crier son amour ou se faire un petit café-croissant …Il se contenta de la regarder s’éloigner, au coin de sa fenêtre.

La belle ne regrettait nullement ce qu’elle avait fait, mais son quotidien de lycéenne avait vite repris le dessus, trop vite, tellement qu’elle en avait écourté une nuit pourtant pas bien longue. Ne pas aller en cours lui donnait mauvaise conscience. Pour ses parents, pas de problème, elle leur avait mitonné une nuit chez une copine, anniversaire oblige. Mais il allait lui falloir justifier son absence matinale au bahut, elle qui par-dessus tout n’aimait pas les reproches. Mentir ne lui causait pas de soucis majeurs. Pas foncièrement malhonnête, mais avec la volonté farouche d’être irréprochable.

Quelques heures après, sa nature affable avait largement repris le dessus quand elle poussa la porte du pub où elle avait rendez-vous avec son groupe de potes. Elle était en joie et un peu dans la lune, à tel point qu’elle ne se rendit compte qu’au dernier moment qu’elle venait de passer devant ce garçon. Elle put lui tenir la porte pour l’accueillir dans son antre.

- Après vous Monseigneur…

Un deuxième prince avait vu le jour. Pas de trésor inestimable déposé à ses pieds, juste un regard qui l’avait transpercé et qui allait tout changer.

Aucun mot ne vint. Il ne put répondre autrement que par un sourire qui lui parut niais. Ils restèrent quelques secondes à se regarder, de celles qui durent des siècles.

Un des gars de la petite bande qui attendait Esther au comptoir les sortit d’une béatitude qui sans lui aurait pu ne pas avoir de fin. Sans se rendre compte qu’il venait de briser la magie d’un moment extraordinaire.

- Ta pression t’attend ma chérie !

- J’arrive, si tu me prends par les sentiments.

Gilbert fut incapable de cacher l’agacement qui l’avait gagné. Cet abruti venait de casser un rêve, pour 33cl de bibine. Il pensa plus que jamais que décidément, on était bien peu de chose. La belle ne prit pas le temps de percevoir la crispation qui avait obscurci le visage fin du jeune homme. L’appel du houblon sans doute.

Il se commanda un diabolo grenadine derrière lequel il épia celle qui semblait ne plus le calculer. Pas pour la surveiller ou se faire du mal en la voyant trop proche d’un autre mec. Juste pour la regarder vivre, et se dire qu’il ferait bien de ce spectacle son quotidien. Elle était à la fois gracieuse et un peu agitée, ne tenant pas en place sur son tabouret. Une cigarette par-ci, un geste assez tendre par-là, un petit gorgeon ou deux, elle avait investi les lieux, passant pour la maîtresse d’une maison qui n’était pas la sienne.

Sans tomber dans le concours de rots, ou de bras de fer, elle se donnait un air garçonne qui lui paraissait assez peu crédible. Au contraire, il ressentait plus son côté féminin, assez pour en avoir très envie. En observateur avisé, doté d’une acuité certainement bien au-dessus de la moyenne, il comprit assez vite que malgré son côté tactile, aucun de ces gars n’avait le privilège de ses faveurs.

Il en fut presque soulagé, et c’est l’esprit tranquille qu’il attaqua la lecture du journal qui trainait. Actualité oblige, il se plongea dedans avec curiosité.

Esther ne se rappela à son bon souvenir qu’au moment où sa vessie la poussa vers des toilettes turques dont la propreté était plus que relative. Elle passa par hasard devant lui, bien barricadé derrière son canard.

- Je reviens, juste une petite chose à faire.

- Sans doute une commission ?

- Oui, la petite, jte rassure.

Elle éclata de rire, autant amusée par la tournure de leur première discussion que par les quelques mousses qu’elle s’était envoyées.

- Du coup, je ne serai pas trop longue.

- Mais j’y compte bien !

Elle tint parole, et c’est lui qui se mit à rire, tellement ces quelques mots l’avaient fait entrer de plein pied dans son intimité.

- Alors, ça va mieux ?

- Oui, ça me fait toujours cet effet quand je bois deux bières trop rapidement.

Qu’elle en oublie une ou deux n’avait guère d’importance, légère amnésie alcoolisée ou volonté de ne pas passer pour une pocharde. Ils se présentèrent, et elle lui tendit une petite main qui lui parut bien fraîche. Il mourait d’envie de lui faire la bise, mais joua le jeu du serrage de louche jusqu’au bout.

D’ordinaire assez timide, il se lâcha un peu et ne fut pas avare de mimiques qui plurent beaucoup à son interlocutrice. Comme si un dialogue beaucoup plus profond que celui des mots qu’ils échangeaient prenait le dessus. Un truc fort, qui se jouait entre leurs regards. Un instant de pause, dont la magie extrait ceux qui le vivent du réel et du temps. Mais qui là-encore fut brutalement interrompu par le même criminel que la première fois.

- Madame est resservie, c’est la mienne !

Les mots qui suivirent ne furent pas précisément ceux dont il aurait rêvé. Naïvement, il pensait qu’il serait convié à se joindre à cette bande de joyeux convives.

- Bon, ben jte laisse, le devoir m’appelle…

Le sourire qu’il fit en guise de réponse fut bien plus tristounet que les précédents.

- Et si je caressais l’espoir de te revoir ?

- On vient ici tous les jeudis en fin d’après-midi.

- Ok, c’est noté.

Il eut l’impression qu’elle était partie avant la fin de sa courte phrase. Elle ne le vit pas pousser la porte et sortir du pub.

Un peu d’air frais lui fit le plus grand bien, l’impression de se purifier après avoir trop respiré une fumée lourde et stagnante. La bise serait pour une autre fois. Il était incapable de se dire s’il était heureux d’avoir croisé la route d’un ange, ou si un petit démon allait le faire tourner en bourrique. Insaisissable, glissant entre les doigts de ses mains suppliantes et qu’il faut sans cesse ramasser. Le jeudi qui suivit, Il hésita à aller la rejoindre. Il en mourrait d’envie, mais plus d’un tête à tête. Il n’était pas vraiment sûr de vouloir revivre un bal où il n’était pas invité.

Ce n’est qu’un mois plus tard qu’il y remit les pieds. Pas pour la revoir, d’ailleurs c’était un lundi. Juste avec le sentiment d’y faire un pèlerinage. Pas de visage connu ni de petits yeux en amande. Mais à sa grande surprise, le patron l’appela dès son entrée dans le bar.

- Gilbert ?

- J’ai une lettre pour toi.

- Je t’offre une bière ?

- Pourquoi pas.

Il n’aimait pas trop ça mais il lui fallait calmer son palpitant qui battait la chamade. Il ouvrit l’enveloppe sur laquelle son prénom était écrit :

Le 5 juillet, je pars à Katmandou.

Ça me plairait tant si tu m’y rejoignais…

Esther

On était le 5!

Il but sa bière cul-sec

Quelques jours plus tard, il était dans l’avion pour le Népal.

Il avait pris sa décision très rapidement, sans réfléchir. C’était une destination à la mode, très souvent présentée comme un paradis sur terre, un pèlerinage, la Mecque des hippies. Beaucoup des jeunes qui s’y rendaient donnaient une dimension spirituelle à un voyage dont les perspectives étaient surtout festives. Il faut bien reconnaître que fumer et faire l’amour plus que la guerre, le tout sans trop de retenue, n’était pas qu’une démarche mystique. En tout cas pas si désagréable que ça.

Si certains illuminés en quête d’absolu avaient du mal à l’admettre, beaucoup y allaient avant tout par volonté d’expérience nouvelle, persuadés qu’ils y trouveraient une liberté propice à l’exaltation des corps. Gais comme des italiens, quand ils savent qu’ils auront de l’amour et du vin.

Il faudrait juste vérifier que la vigne peut pousser à 2000 m d’altitude.

Gilbert n’était pas vraiment dans cette mouvance. Sans être réfractaire à l’aventure et à la découverte, il n’avait jusque- là jamais trop éprouvé le besoin d’y consacrer une partie de sa vie. S’il paraissait plus sage que les autres, ce n’était ni par peur ni par morale excessive, mais bien parce qu’il savait ce qu’il voulait faire de sa vie.

Malgré sa jeunesse, faire autre chose lui semblait inutile et sans intérêt. Il lisait de nombreux livres avant tout pour s’imprégner de ce que les grands auteurs y mettaient. Il se faisait tout petit et se sentait presque honoré par une telle proximité avec de si brillants esprits. C’est comme si parfois certains mots avaient été écrits pour lui. Une relation exclusive le liait avec ceux qui les avaient mis sur le papier.

D’apparence tranquille et parfois réservée, presque maussade, il cachait une volonté farouche de décrocher l’Agrégation, symbole de ce qui se faisait de mieux à l’Université. Et pas seulement. Il avait un regard total sur le monde, d’une acuité extraordinaire, autant curieux du moindre détail que des grands débats d’idée qui agitaient les esprits.

Pour la première fois depuis l’école primaire, une fée s’était invitée au bal. Sans baguette magique, armée de son seul regard, elle s’était incrustée dans ses circonvolutions cérébrales, au milieu d’écrivains pourtant maîtres des lieux. Stendhal, Cervantès, Céline et Voltaire devraient se serrer un peu pour lui faire une petite place.

Et c’est pour elle qu’il était là. Sans aucune garantie, il venait de se coltiner plus de 7000 bornes pour la voir. Tout ça pour un petit mot qu’il jugeait doux.

Il avait vainement essayé de prendre un billet pour le 5 juillet, tant voyager avec elle lui aurait plu. Mais les premières places disponibles ne le furent que 10 jours plus tard. Autant dire que son projet s’avérait des plus alambiqués, et que la certitude de la retrouver là-bas était aussi probable qu’une victoire de Michel Rocard aux présidentielles de l’année suivante. Juste une possibilité très aléatoire, mais à laquelle il s’accrochait comme un morbac sur ce que vous voulez.

Le toit du monde s’offrait à lui. Le spectacle qui se jouait derrière son hublot était fabuleux. La chance l’avait placé à gauche du DC8, de quoi en prendre plein les mirettes. Ce qui défilait devant lui, c’était pas le massif des Bauges ou de la Chartreuse ! Pas de Mont Revard ou de Mont Granier qui flirte difficilement avec les 2000 mètres. Ces géants étaient des acteurs quatre fois plus grands, dont tout le monde avait entendu parler, que beaucoup avaient vus en photo, mais que peu avaient côtoyés.

Une brume matinale brouillait la frontière entre un étage verdoyant et le quasi désert qui s’empilait dessus. Le dégradé qui allait du verdâtre au grisâtre était ensuite découpé par la blancheur du manteau neigeux, rendue brillante par la force du soleil qui se levait. Un décor majestueux dont le gigantisme pouvait presque faire un peu peur.

Un armistice ayant finalement été signé, comme il se doit dans toute guerre, fusse-t-elle de Cent ans, il toléra la pression que Georges exerça avec finesse sur son épaule droite. Après tout, le rouquin à rouflaquettes avait droit lui-aussi à sa part d’Everest. Sans être rancunier, Gilbert le regretta presque quand il reçut à pleines narines l’haleine délicate de son cher voisin. Un truc entre fromage corse et fosse septique, pas loin de lui donner un haut-le-cœur qui aurait pu mal finir.

Loin des odeurs d’herbes coupées qui baignaient les ballades en montagne de son enfance. De quoi le sortir brusquement de ses rêveries bucoliques. Pire que ce con de réveil quand il sonne.

Un doute l’assaillit presque immédiatement. Une boule dans le ventre qui devait s’appeler la peur.

Esther serait-elle à l’aéroport, et de toute façon, comment aurait-elle fait pour savoir s’il était sur ce vol?

Depuis son arrivée, quatre ou cinq avions avaient bien dû atterrir. Sans bien la connaître, quelque chose lui disait qu’elle n’était pas du genre à perdre son temps précieux à venir accueillir un touriste aussi improbable.

Presque un fantôme.

Pour la première fois de sa vie, Esther s’était laissée embarquer dans un truc qui lui convenait moyennement.

Elle était pourtant à l’initiative de ce voyage, de ces projets qui voient le jour après quelques verres enfilés un peu vite sur le zinc. Depuis la nuit avec Pierre, la gamine un peu sage n’en n’était plus vraiment une. Sans qu’il soit question pour elle de basculer dans le no-limite, elle avait juste envie de croquer la vie. Il lui fallait, petit papillon qu’elle était, butiner un peu en cette fin de printemps.

Comme il se doit, sa petite troupe s’était retrouvée au pub le jeudi qui avait suivi. C’est l’autre fille de la bande qui lança les hostilités:

- Vous avez vu le reportage sur Ibiza, hier soir à la télé ?

- Non, pourquoi ?

- Ça a l’air super beau, et super cool !

- Franchement, ceux qui en reviennent sont emballés.

- Il n’y a pas assez de beaux gosses pour toi au lycée ?

- Couillon !

- Ni de belles suédoises de plus d’1 m 80 ?

Quelques bières plus tard, ils mirent le cap plus à l’Est, ajoutant 5000 kilomètres à l’addition initiale. Bye bye les Baléares, à eux le Népal. Les deux ou trois tournées décisives leur coûteraient bien plus que les quelques francs dont le patron les délesterait.

Mine de rien, dans cette joyeuse agitation, c’est Esther qui menait la danse. Joindre le beau à l’agréable n’était pas pour lui déplaire, elle qui aimait vraiment la montagne depuis les colos que plus petite, elle avait faites.

Elle pouvait avoir un côté pragmatique qui ne collait pas toujours à la lueur de son regard et à sa volonté de faire le bien autour d’elle.

Elle savait bien que les trois ou quatre mois qui suivraient un bac qu’elle ne pouvait pas rater lui donnaient le temps nécessaire à un tel voyage. Côté finances, pas trop de problème. Elle avait quelques économies, et son père la ferait bosser à la poste en septembre, largement de quoi s’occuper avant la fac. Il lui fallait juste négocier une avance qui, comme à chaque fois, finirait comme un don.

A une exception près, dont ils pourraient discuter, elle savait bien que les autres pouvaient aussi se l’offrir.

Mais surtout, elle avait la certitude que son corps était fait pour vivre dans un pays chaud. Elle se préférait le teint hâlé, la peau assouplie par le soleil, pensait que le froid la desséchait et la rendait beaucoup moins jolie. Si Ibiza n’était pas réputé pour la rigueur de son climat, les contreforts himalayens lui paraissaient une synthèse idéale entre montagne et soleil. Fascinant de voir qu’une croyance, solidement ancrée en elle, allait impacter le sort d’autres personnes.

Pierre, sans faire partie de ce cercle, allait être du voyage. Il ne se rappelait même pas s’il s’y était invité, ou si Esther l’avait fait. Ni si c’est l’effet de ce qu’ils avaient fumé qui en était à l’origine. Car il est clair que c’était une fille très compartimentée. Défendant plutôt farouchement les frontières de ses différentes dimensions contre des invasions pourtant pas si barbares, elle commettait parfois l’erreur de le justifier par son besoin d’indépendance et de liberté. Imparable.

En couchant avec lui, Esther avait fait de lui un privilégié. Le premier mais pas seulement. Il apprenait doucement à comprendre les superbes inconnues que sont les femmes. Et il avait ressenti au plus profond de lui que la jeune fille s’était donnée à lui corps et âme. Sans fard ni aucun calcul, juste parce qu’elle en avait envie. Ce don était inestimable et celui qu’on aurait pu qualifier de séducteur en était resté scotché, avec pour seule envie de recommencer. Pas purement par désir charnel, mais surtout pour la laisser l’emmener aussi loin qu’ils étaient allés. Largement au-delà des nuages. Sur le toit du monde, pas très loin de l’Everest.

L’attente durait depuis des semaines quand il s’était greffé sur ce projet. Autant dire que sa motivation était vraiment amoureuse. Il était prêt à se coltiner des heures de voyage, non pas pour y connaître une expérience forte et nouvelle, mais bel et bien pour y revivre ce qui était devenu sa raison de vivre. Petit à petit il s’était enfermé dans cette nostalgie. Il comprenait mal les silences et les ambiguïtés de celle qu’il aimait, mais restait persuadé que ce qu’ils avaient vécu pendant cette nuit magique ne pouvait pas rester sans suite.

Esther, sans renier ce qu’elle avait fait, ne voyait pas les choses comme lui. Peut-être pourraient-ils le revivre, mais ça n’était pas d’actualité. La beauté de ces moments ne donnait aucun droit au jeune homme. Et encore moins de devoirs pour elle-même. On verrait plus tard si la vie allait l’exiger. Elle ne lui avait rien promis, ce qui est le meilleur moyen de ne pas trahir un engagement.

Elle avait fini par regretter sa présence. Elle aurait facilement pu lui dire, et c’est d’ailleurs ce à quoi il s’attendait. Mais elle avait préféré se taire, instaurant une distance qui contrastait curieusement avec ce qu’elle avait été. Il ne comprenait pas vraiment ce qu’elle lui infligeait, mais savait pourquoi il l’acceptait : la perspective d’une vie meilleure.

Le pauvre n’eut même pas le loisir de voyager à ses côté, la belle préférant le faire avec deux de ses potes.

Il lui faudrait attendre le retour.

Il faisait déjà chaud quand les portes de la carlingue s’ouvrirent.

Une tornade d’air pur pouvait enfin nettoyer l’atmosphère viciée du DC 10, mélange peu ragoûtant de cigarettes, de vapeurs d’alcool et d’haleines plus ou moins chargées, le tout relevé de choses plus crades encore.

C’est peut-être là qu’un publicitaire eut l’idée de dénoncer les poudres à récurer, qui au siècle dernier, rayaient sans vergogne l’émail de vos pauvres éviers. Cif ammoniacal, la tornade blanche, plus forte que Monsieur propre !

L’aéroport international de Katmandou tenait plus du hangar que d’autre chose, bien loin d’une civilisation occidentale en pleine expansion. Presque des baraques de chantier, c’est bien le mot qui convenait. Certains murs à demi montés semblaient avoir été abandonnés, et des carcasses de véhicules rudimentaires jalonnaient la route pour accéder à une cabane annoncée comme étant la Douane.

Un sentiment de saleté boueuse et de ferraille qui contrastait avec la pureté du décor le plus majestueux qu’on puisse imaginer. Gilbert eut ce goût amer dans la bouche, celui du dégout que lui inspirait ce gâchis. Il n’avait jamais trop compris que des hommes puissent souiller de tels joyaux. C’est quelque chose qui lui faisait mal, comme quand, plus petit, il découvrait les étendues de sable des immenses plages landaises maculées d’ordures. Son oncle disait que ça venait des espagnols.

La longue file d’attente qui s’était formée se séparait pour s’arrêter devant les deux tables qui faisaient office de guichets douaniers. En choisir une plus rapide que l’autre tenait plus de la loterie que de la réflexion tant tout était possible.

Des hippies de toutes nationalités donnaient une touche chevelue, colorée et barbue, en tout cas pour les mecs, à tout ce petit monde. La vie paraissait figée, certains s’étaient assis, dormaient, chantaient ou fumaient, patientant comme ils pouvaient. Ceux qui n’avaient pas pris leurs précautions dans l’avion finiraient par le regretter, les toilettes étant une terre promise difficilement accessible.

Et pourtant, les autorités locales n’étaient pas si tatillonnes que ça. C’est juste que selon leur pays d’origine, certains touristes devaient changer leurs dollars en roupies et payer sur place le visa qui leur ouvrait les portes du Népal.

Les petits chanceux qui sortaient de cet entonnoir se remettaient en marche, trop heureux d’être expulsés de ce compte-gouttes infernal. Ils s’engouffraient ensuite dans un hangar où ils récupéraient leurs bagages que des népalais déposaient devant eux. Deux bonnes heures plus tard, il put enfin y entrer et chercha son sac à dos Lafuma qu’il ne trouva pas immédiatement dans ce gourbi indéfinissable. Les bagages formaient un monticule multicolore que des inconscients tentaient de partiellement écrouler, quand ils ne l’escaladaient pas. Il n’aimait pas trop ces moments où il fallait se jeter dans la mêlée pour récupérer son bien.

Il se mit un peu à l’écart, et observa toute cette agitation avec détachement, en se disant que dans quelques minutes, l’accès à son bagage serait plus facile. Malgré la fatigue et un état d’esprit plutôt cool, l’effet cocotte-minute rendait certains presque nerveux, obsédés par une seule chose, retrouver leur sac. Certaines scènes tenaient plus de la loi de la jungle que de celles qui régissent une assemblée polie et civilisée. A certains moments, il se revoyait presque assister à des matchs de rugby entre deux villages landais, à une différence près, ceux qui se faisaient piétiner ne garderaient pas les marques de sympathiques coups de crampons. Les petits veinards.

La vue d’une silhouette connue et assez peu athlétique le sortit de sa douce rêverie, le beau Georges venait de triompher du terrible empilage et repartait fièrement, un énorme sac de marin sur l’épaule. A peine sous la pancarte EXIT, une grande et fine blonde aux cheveux mi- longs se jeta littéralement sur lui. Le bougre était solide et la réceptionna d’un seul bras. Jolie, elle fit preuve d’une bonne dose de courage ou d’inconscience en lui roulant une vraie galoche, pas une de première communiante.

Comme quoi, un mec quelconque avec une haleine de trappeur pouvait espérer embrasser une belle nana. La morale d’une fable qui finit par le submerger. Il se dit qu’après tout, il méritait autant que son ennemi nocturne une surprise de cette nature. Son œil aiguisé se posait sur les visages et les silhouettes qui s’entassaient à la sortie du hangar.

Son cœur lui fracassait les côtes, tellement il battait fort. Une attente démesurée, celle de vivre une grande scène romantique, Esther qui arrive et se jette dans ses bras. Le bonheur étant dans la quête, cet état le rendit plus heureux qu’il ne l’avait jamais été.

Se consacrer à la récupération de son sac fut le moyen idéal de faire durer le plaisir, attiser un suspens qui fait que l’adrénaline prend possession de vous. Des minutes assez fabuleuses pour précéder ce qui pourrait être le plus beau jour de sa vie.

Ou aurait pu être.

A l’instant précis où il reconnut le rouge de son sac à dos au milieu du tas, une boule se logea dans son ventre, remuant chacune de ses entrailles. La peur venait de s’inviter à la même fête que l’espoir, viscérale, froide comme le vide.

« Et si elle n’était pas là ? », pensa-t-il.

C’est animé de sentiments très contradictoires qu’il sortit à son tour du hangar. Chaque petite brune aux cheveux longs le faisait tressaillir, et il crut vraiment la reconnaître, de dos, vêtue d’un jean qui rendait hommage à des fesses parfaites. Il allait l’aborder quand il entendit la jeune fille s’exprimer dans un allemand qui failli l’achever.

Au bout de nombreuses sollicitations de son muscle cardiaque, il lui fallut bien se rendre compte que la belle lui avait posé un lapin. Il se sentit vidé, presque déchu de toute humanité, seul au milieu de cette vie qui grouillait. De petits groupes se formaient, multicolores et bruyants, ceux qui partaient croisaient ceux qui arrivaient, dans une pagaille aussi gigantesque que sympathique.

Mais surtout, Gilbert se sentit seul, tellement seul qu’il se demanda ce qu’il faisait là, à des milliers de kilomètres de chez lui.

Il était bien trop tôt pour éprouver des regrets, d’autant que derrière un aspect distant et parfois mélancolique, c’était un gars foncièrement optimiste.

Mais il était temporairement KO, assis contre ce hangar dans lequel son cœur avait battu si fort. Ses petits yeux, d’ordinaire si vifs, étaient déconnectés de ce qui se jouait devant eux, perdus dans un flou qui semblait le paralyser.

Jusqu’ici, il avait pratiquement réussi tout ce qu’il avait entrepris, sans se poser trop de questions. Il n’avait pas le côté très pénible de ceux qui sont si sûrs d’eux, mais il avait assez confiance dans l’avenir pour se laisser aller tranquillement, sans douter des bonnes choses que la vie lui réservait.

Pour la première fois, il eût peur.

Il ne savait pas pourquoi cette fille l’avait submergé, si vite, d’un regard, sans aucune garantie de réciprocité. Un ange dont il avait du mal à déchiffrer le message. Ou un spectre qui venait lui rappeler que le côté obscur n’était jamais très loin, la première visite de celle qui ne fauche pas que les blés.

Un papillon dont chacun sait que le vol est si saccadé, si imprévisible…

C’est un bruit de casserole invraisemblable qui le sortit de sa torpeur. Il ne savait pas combien de temps il avait pu rester là comme prostré, quand une guimbarde pétaradante annonça son arrivée, précédant un gros nuage noir, et donnant l’impression qu’elle pouvait exploser à tout moment. Une Chevrolet gigantesque, le rêve américain échoué à 12000 kilomètres de ses côtes.

Chose incroyable, c’est Georges qui trônait au volant de cette montagne de tôle plus ou moins froissée. La jolie blonde qui lui avait sauté dessus quelques temps plus tôt était là, l’enlaçant de ses longs bras tout fins, comme si elle ne s’était pas encore décollée de lui. Il portait de grosses lunettes de soleil en écaille, ce qui ne l’empêcha pas de reconnaître son ex-voisin de vol.

Le pilote de ce char d’assaut appuya sans trop de subtilité sur le frein. Il y eut un grincement métallique à décorner un yak, ou à défriser un yéti. Il n’y avait pas de bouquetins dans l’Himalaya. Le pickup stoppa finalement à proximité.

Gilbert mobilisa ce qui lui restait de neurones pour rassembler les quelques mots d’anglais qui lui permettraient de faire une phrase. Le nuage dissipé, il s’adressa au visage rondouillard et sympathique qui sortait de la fenêtre du véhicule.

-Hey Sir, do you remember me ?

Il était aussi fier de lui qu’il se sentit stupide quand il reçut une réponse en français, avec un accent qui devait certainement venir de pas trop loin, mais d’ailleurs. Georges était aussi peu britannique que s’il avait été coréen, il était belge !

Le pauvre.

- Tu as l’air un peu perdu.

- Tu veux qu’on te dépose quelque part ?

- Avec plaisir, vous allez où ?

- En ville.

- Cool, moi aussi.

Il s’appelait Clément, et sa copine Isabelle. Dire qu’il l’avait pris pour un sujet de Sa Majesté, il se sentit ridicule, en particulier d’avoir fait un si long voyage sans discuter avec son voisin ! C’était tout lui.

Au bout d’une vingtaine de minutes, ils atteignirent les premières maisons de Katmandou. Clément était un bavard invétéré, et il avait réussi l’exploit, en si peu de temps, d’exposer sa vie, son œuvre, et la raison de son voyage au Népal. Il était journaliste et venait dans ce pays pour un reportage sur l’effervescence d’une destination qui faisait rêver la jeunesse occidentale.

Isabelle était photographe et devait illustrer cet article, mais elle comptait bien joindre l’utile à l’agréable. Elle avait beau vivre dans ce que Jacques Brel chantait comme Le Plat Pays, elle était fascinée par les reliefs de ce monde.

En gros elle adorait la montagne. Elle ne pouvait pas venir ici sans imaginer s’en faire une petite, vite fait sur le gaz. Rien de programmé. Mais au journal, le boss leur avait donné trois mois tous frais payés pour ce travail, largement de quoi voir venir et se prévoir une petite grimpette.

La grosse bagnole s’était arrêtée devant l’Avaatar Kathmandu Hotel.

- Voilà, nous sommes arrivés à la maison.

- Et toi Gilbert, où vas-tu ?

Ils se rendirent compte que le trajet depuis l’aéroport n’avait donné lieu qu’à un monologue, durant lequel Clément s’en était donné à cœur-joie. Du coup, ils ne savaient pas ce que le français était venu faire dans cette galère.

- Il est bientôt 13H30, il fait faim. Viens manger avec nous, tu nous raconteras ce que tu es venu foutre ici.

- Un bon steak de Yak aux champignons de l’Everest ?

- Ok, c'est parti.

L’étudiant en littérature commençait à apprécier la compagnie de ses cousins d’Outre-Quiévrain. Mais surtout, il avait une faim de loup. Son dernier repas datait de la veille au soir, et le jeune homme était doté d’un solide appétit.

On pouvait le classer dans la catégorie des gens sensibles, mais aucune émotion n’était assez forte pour franchir la frontière de son estomac.

Aucun des trois convives n’étant là pour une diète spirituelle et gastronomique, ils se risquèrent à accompagner leur Dal Bhat d’une viande qui tenait plus de la hyène ou du rhinocéros que du charolais. Ils apprirent plus tard que c’était du buffle, pas l’animal le plus tendre du monde. Les deux garçons furent assez joueurs pour assaisonner leur assiette de condiments qui feraient passer le tabasco pour du petit lait. Un coup de destop qui n’allait pas tarder à faire son œuvre.

Du coup, ils s’oublièrent un peu sur la Gorkha, une bière locale qui ne rappela que très vaguement sa Belgique natale à Clément. Les langues se délièrent un peu plus à chaque canette, à tel point qu’ils eurent du mal à se rendre compte qu’ils étaient bruyants, en décalage total avec la sérénité qui émanait de cette pièce à la fois assez sombre et colorée, avec des tentures et quelques boiseries qui emprisonnaient une lumière pourtant assez vive. On était bien loin des néons qui avaient envahi l’Occident. Il leur fallut subir le coup de pompe d’après repas pour ressentir tout ça et se laisser aller à cette ambiance plutôt cool. Bien aidés par le coup dans le nez qu’ils avaient tous les trois.

Ce qu’ils commandèrent pour finir les sortit de leur torpeur digestive. Ceux qui ont un jour trempé leurs lèvres dans un thé au beurre de yak savent de quoi il s’agit. Les autres feraient mieux de ne jamais le faire. Un fumet comme on en rencontre que dans certaines bergeries. Qui peut être inspirerait le Kloug de ce bon Monsieur Preskovitch ou la gnole d’échalotes de ces braves montagnards des Bronzés.

Gilbert comprit que ses amis belges devaient avoir pas mal de choses à se dire après deux longues semaines de séparation. Les imaginer dans l’intimité de leur chambre le fit sourire à plus d’un titre. Surtout si Clément montrait les mêmes dispositions que cette nuit quand ses ronflements avaient réussi à surpasser le ronron du DC8. Sans parler des suites probables que les épices donneraient à leur dégustation.

Il n’était pas d’un naturel jaloux, et leur joie de se retrouver lui faisait vraiment plaisir, presque chaud au cœur. Il n’avait pas caché la raison de son voyage ici et Isabelle s’était montrée moins optimiste que son compagnon. Elle avait un peu de mal à croire que le rendez-vous pris tous les quatre pour plus tard avec Esther serait possible. Sans éprouver de pitié pour quelqu’un qui lui semblait aller droit dans le mur, ni s’immiscer dans ce qui n’était pas ses oignons, elle sentit que ce jeune homme n’était pas sorti de l’auberge. Et qu’il aurait besoin d’aide et d’affection pour le faire. En tout cas, il savait où ils créchaient, et pouvait à tout moment venir les voir.

Un refuge. En cas de tempête.

Ils s’embrassèrent chaleureusement. Il ne savait pas trop quoi lire dans les yeux de Clément, autant polissons qu’embrumés par le voile de cette fatigue qui vous fait brusquement basculer dans un autre monde. Isabelle devrait se montrer persuasive si elle voulait repeupler ce petit royaume perdu au milieu du vieux continent.

A peine dehors, il se dit que les deux tourtereaux avaient une chance incroyable, celle de pouvoir vivre leur amour sans entrave. Il aurait tout donné pour être à leur place. Il ne put s’empêcher de se le souhaiter, tant ce qui émanait de ce couple était communicatif. Et de se dire qu’il était vraiment absurde que cette harmonie ne dure pas. C’était malheureusement ce qui bien trop souvent se passait. Chez les autres, parce que s’il retrouvait Esther, il lui prendrait la main, et jamais ne la lâcherait.

Une larme vint mouiller son œil, sans qu’il sache si elle était de joie ou de tristesse.

Le soleil qui tout à l’heure l’avait réchauffé en descendant de l’avion se cacherait rapidement derrière les bâtisses qui bordaient la rue en terre battue sur laquelle il marchait maintenant. Ce petit bout de femme avait pris possession de ses pensées, comme ça, sans effort. Comme si c’était normal. Pour la première fois depuis des heures, il put redevenir celui qu’il avait toujours été, un spectateur attentif et curieux de tout ce qui l’entourait.

On était bien loin de l’Europe et de la France. Un mélange d’architecture tiers-mondiste et de raffinement extrême. Les toits plats, en béton, futurs planchers d’un étage qui viendrait plus tard ou jamais, succédaient à de véritables chefs-d’œuvre, coupoles ou pyramides variées, empilées, mélange de tuiles et de bois, finement ciselés. Des façades très diverses étaient accolées, de subtiles colonnades, des boiseries, des briques ou des enduits grossiers se mêlaient dans un ensemble au final plus harmonieux qu’on aurait pu le penser.

Les couleurs n’étaient pas les mêmes que chez nous, les ocres et les beiges dominaient, soulignés par des rouges et des marrons. Très peu de gris, la couleur qui peu à peu prenait le pouvoir dans nos villes. Il faut dire que beaucoup de rues, jusque dans le centre-ville, n’étaient pas bitumées. Une terre battue, bien tassée et moins rougeâtre qu’à Rolland –Garros.

Mais plus que tout ça, le festival des couleurs était dans les vêtements. Des verts, des bleus, des jaunes et des rouges se pressaient dans un tableau beaucoup trop chatoyant pour venir du vieux monde. Le crépuscule se chargea de mettre un peu d’uniformité dans cette anarchie.

Gilbert put se rendre compte que bon nombre de ces passants étaient des occidentaux qui pour les hommes rivalisaient de barbes et de chevelures de longueurs parfois démesurées. Les années 60 étaient loin, et dans nos contrées, on les avait vus progressivement s’allonger de quelques centimètres en quelques années. Mais ici, à quelques encablures de l’Himalaya, les hippies avaient pris le pouvoir pileux. Une symphonie sans limite.

Les coiffeurs du coin ne devaient pas rouler sur l’or, il eut une pensée amusée pour sa mère qui il y a quelques jours à peine, l’avait presque supplié de mettre un peu de discipline dans ses cheveux.

Ici, il passait presque pour un militaire en permission dans un lieu de débauche.

Il fut surpris par la brièveté du crépuscule. Il apprendrait plus tard que plus on se rapproche de l’équateur, plus la nuit vient vite après le coucher du soleil.

Les népalais étaient rentrés chez eux, et ceux qui restaient dehors commerçaient avec les centaines de touristes qui arpentaient le dédale des rues de Katmandou. Le mélange était impressionnant, jeunes, vieux, hommes et femmes de tous pays déambulaient, souvent vêtus d’un jean et de tuniques de coton de toutes les couleurs.

La nuit n’apportait aucune baisse de température, et il faisait toujours aussi moite. Il faudrait attendre quelques heures pour recevoir la fraicheur de l’aube, ou monter deux mille mètres plus haut, sur les flancs des montagnes maintenant tapies dans l’ombre. Ca n’empêchait nullement cette agitation humaine, ça jouait tout juste sur le rythme de la vie qui lui sembla marcher un peu au ralenti.

Des groupes se formaient autour de petits bars de fortune qui servaient du thé ou de la bière. On s’asseyait sur tout ce qui ressemblait de loin à un siège, mais la plupart du temps par terre. La terre battue était tellement tassée qu’elle dégageait une poussière supportable, tout juste si elle s’imprégnait dans ces jeans qui avaient peu de chance de rester bleus bien longtemps. Il y avait la plupart du temps un gars qui grattait sur une guitare, souvent assis en tailleur, avec du monde autour. Quand c’était avec talent, les autres l’écoutaient, chantaient ou dansaient parfois, sinon c’était souvent une musique d’ambiance qui couvrait à peine des discussions sans fin.

Mais ce sont les senteurs qui le marquèrent le plus. Les odeurs de cuisine exotique et d’épices inconnues avaient laissé place à quelque chose de plus familier, et rares étaient ceux qui ne fumaient pas du cannabis. Sous toutes ses formes, herbeuse, huileuse ou résineuse, et de toutes les manières. Des pipes, des narguilés et des spleefs de toutes tailles passaient de mains en mains et une épaisse fumée blanche planait au-dessus de cette société.

Il n’y avait pas de réverbères, mais cette atmosphère particulière brouillait l’éclat de millions d’étoiles pourtant si lumineuses, mais que personne ne regardait. Regarder le ciel étoilé le ramena à une mélancolie qu’il avait évacuée depuis qu’il avait laissé ses amis belges à leur sieste certainement crapuleuse.

Retrouver Esther dans cette fourmilière ne serait vraisemblablement pas des plus faciles, et il savait bien que s’en remettre au hasard ne suffirait pas. Il lui faudrait beaucoup d’astuce et de logique, ou alors un miracle, une force qui les réunirait, et pourquoi pas les unirait. Si possible à tout jamais.

Curieusement, le risque de ne jamais la retrouver ne lui fit pas si peur, et il se sentait de taille à assumer cette recherche. On aurait pu se dire qu’il s’était déjà imprégné des façons d’être et de voir les choses propres à ces contrées reculées, mais c’est juste que c’était avant tout dans sa nature fataliste. Le bonheur était dans la quête, et il allait être servi.

Il se souvint de cet ange venu de nulle part, qui avait croisé son chemin quelques semaines plus tôt. Il pensa qu’un tel contexte avait de quoi bruler les ailes délicates d’un tel papillon. La boule qu’il sentit dans son ventre n’avait plus rien à voir avec son déjeuner épicé. C’était la peur du vide, du gâchis, sentiment à peine effleuré lors du passage de son Bac ou de son permis de conduire.

On était loin du simple trac, ou alors celui d’un chanteur qui monte sur scène devant 450 000 personnes. Il s’inquiétait pour elle, et se demandait ce que son côté affable pourrait bien lui attirer ici. Même si il ne l’avait connu que dans l’environnement particulier d’un Pub parisien, il avait été surpris par cette fille ouverte, sympa, sensible aux autres et à l’état d’esprit d’un groupe. Pas par abnégation, à l’ancienne quand les femmes mangeaient à la cuisine et faisaient le service. Elle aimait ces moments plus que tout, et avant tout pour elle-même. Mais c’était dans son caractère de se porter garante de l’ambiance festive à laquelle tous les convives avaient droit. Un souci d’équité entre tous, presque excluant pour qui aurait exigé quelque chose de plus exclusif.

Sans être aigri, Gilbert voyait parfois les choses avec un certain cynisme. Il se faisait sans doute quelques idées sur la délicatesse ou la pureté d’Esther, mais il savait bien que si ça n’était pas déjà fait, elle finirait par se donner à quelqu’un. Il ne trouvait pas ça anormal ou amoral, et pourtant, ça le glaçait jusqu’au sang. Une peur viscérale, presque celle de la mort. Il était persuadé qu’ils avaient un truc à vivre tous les deux, de tellement fort et beau qu’il lui semblait être inscrit dans le cours des choses.

Assez incroyable si on considère qu’ils ne s’étaient dits que quelques mots. Et pourtant. Elle était là quelque part. Il serra le bout de papier qui ne quittait jamais sa poche. « Ca me plairait tant si tu m’y rejoignais »

Il savait mieux que quiconque ce que signifiait le conditionnel.

Mais c’est le « tant » qui l’avait fait basculer.

La jeune fille qui remontait la rue vers Durbar Square était moins souriante et plus maigrichonne que celle qui avait débarqué dans ce bled il y a maintenant deux semaines. Ses potes et elle s’étaient eux-aussi retrouvés englués dans la fourmilière de l’aéroport.

Exténuée, elle éprouva le besoin de se poser un peu quand la petite troupe monta dans un bus pour le centre-ville. Une place de libre, et elle se retrouva assise à côté de Pierre qui crut que son heure était enfin revenue. Son épaule offrait un oreiller si confortable qu’elle ne se fit pas prier pour s’y caler comme un bébé. Frustré depuis de longues heures, il crut naïvement que la belle était de retour au bercail, et pensait vivre les moments de tendresse auxquels il aspirait. De ceux qui font que l’on voyage avec sa nana.

Elle ne fut pas en mesure de prononcer plus d’une dizaine de mots, dont la moitié furent incompréhensibles. Trente-sept secondes plus tard, elle dormait déjà. Il faisait beau, et malgré une légère brume, les grands sommets himalayens se découpaient très nettement sur le haut des vitres de ce véhicule toussotant. Il aurait bien partagé ce ravissement avec celle qui se blottissait contre lui, et plus encore…

Gilbert arpentait les innombrables ruelles de Thamel. Sans but précis, il se dirigeait lui aussi vers le sud de ce quartier touristique, en direction de cette fameuse place Durbar. Il sentait bien qu’Esther y serait, malheureusement au même titre que des milliers d’autres jeunes occidentaux. Mais il croyait dur comme fer en sa bonne étoile, et était persuadé qu’elle débarquerait au détour d’une rue, et qu’elle se jetterait à son cou. Il croisa pas mal de jeunes filles, certaines des plus charmantes, mais pas celle qu’il espérait rencontrer. La nuit était tombée depuis un moment quand il dût se résigner à admettre qu’il avait fait chou-blanc. Pas de quoi saper un moral au beau fixe, il finirait bien par la retrouver, juste se dire qu’il était temps de se trouver un gite pour la nuit. Sinon, pour la première fois de sa courte vie, il serait obligé de se trouver une petite place sur un trottoir, comme un clochard, de Katmandou ou d’ailleurs.

A peine une heure plus tard, il sonnait à la réception de l’Avaatar Kathmandu Hotel. Moins de cinq minutes après, Isabelle le rejoignait au bar.

- Où est Clément ?

- Mon pauvre, ça fait bien plus de deux heures qu’il ronfle. Pas moyen de fermer l’œil tellement il fait du boucan.

- Et si on buvait un ptit coup ?

- Ah les français, vous savez vraiment parler aux femmes !

Une fois vidées les quelques bières qu’ils commandèrent, il entrait dans la suite de la jolie blonde. De la tanière serait plus approprié, un grizzly surpuissant fendait le silence d’un raclement de gorge qui n’avait rien d’humain. Ce râle surnaturel reléguait en deuxième division ce que petit, il entendait dans la chambre de ses parents, en particulier quand le diner avait été dignement arrosé. Au bout de quelques minutes, le bruyant soliste avait deux complices, un trio infernal qui fit trembler les murs en carton-pâte de cet hôtel du bout du monde.

Il n’avait pas pris le temps d’apprécier la déco minimaliste de cette antichambre quand quelques heures avant il s’était écroulé comme une daube dans ce qu’il pensait être un canapé. Son dos, ou plutôt la douleur qui remontait jusqu’à sa nuque, lui fit regretter de s’être endormi sur deux gros coussins qui comme souvent en pareil cas, s’étaient écartés. La nature ayant horreur du vide, son corps s’était calé dans ce trou, dans une posture tellement tordue qu’il pensa ne pas pouvoir se lever seul. Mais sa vessie lui ordonna de rejoindre les toilettes dans les plus brefs délais.

C’est dingue comme la vie est parfois surprenante, et ça n’était que le début. Il se retrouvait là simplement parce qu’une petite main avait écrit quelques mots sur un bout de papier. Une mimine qu’il avait prise, vite fait dans les siennes, deux secondes, trois, juste avant qu’Esther ne rejoigne ses amis au comptoir. Fine, petite et osseuse, mais tellement à sa place.

Encore jeune, il ne se connaissait pas encore assez pour savoir si il était naïf, un peu fou ou juste idéaliste. Après tout, se décider pour un tel voyage avec aussi peu de garanties pouvait être qualifié de connerie. Mais aussi comme la porte ouverte à une aventure comme on n’en vit pas tous les jours, un privilège que tout le monde ne peut pas s’offrir. Quelques mots qui avaient fait mouche, comme quand il recevait ceux de certains écrivains en s’imaginant qu’ils avaient été écrits pour lui. Son regard avait maintenant la force des souvenirs dont les détails s’estompent mais qui finissent par vous hanter. Il lui fallait le recroiser, il était là pour ça.

Celui de Clément était plus ovin, même si l’imminence du petit dèj lui donnait une lueur pétillante.

Après une douche bien moins bonne que si elle avait été chaude, Gilbert avait rejoint le couple wallon autour d’une table où fumait du café. Bien que joueurs, ils ne renouvelèrent pas la bonne plaisanterie du thé au beurre de yak. En général, on se faisait avoir une fois, ou alors, c’est qu’on avait décidé d’aller loin dans le Bouddhisme. Ce n’était pas vraiment de l’expresso italien, mais au moins, ils évitèrent la graisse rance du mammifère local. Seul le glouton de Namur se fit avoir une autre fois quand il crut mettre du beurre sur sa galette…

Dorénavant, ils les mangeraient sans rien, ou alors avec un peu de confiture.

Esther et sa petite troupe, après une première nuit dehors tout autant arrosée et enfumée que moyennement reposante, s’étaient mis dès le lendemain à la recherche d’un plan pas trop cher pour dormir.

Un groupe d’anglais, encore sévèrement imbibé, leur conseilla la Khangsar Guest House, à deux pas du quartier touristique. C’était une assez grande bâtisse, d’apparence assez rustre, sans balcons sculptés. A la limite du hangar ou d’un bâtiment administratif d’une République populaire. La base du toit avançait largement par-dessus la façade, comme souvent dans les régions montagneuses.

Le contraste était saisissant quand vous entriez, tant l’intérieur était chaleureux et coloré, avec des petites pièces, des tentures et des escaliers un peu partout. De tous, c’est la jeune fille aux yeux noisette qui se débrouillait le mieux en anglais, et elle dialogua comme elle put avec le tenancier.

Elle se rendit compte que l’organisation des chambres était un peu obscure. Ou assez peu rigoureuse, du moins pas dans le sens de ce que normalement, on attendait de l’hôtellerie. Elle finit par comprendre que leur installation était aléatoire, et qu’il suffisait de se faire une petite place en espérant qu’elle resterait la vôtre. Sans être dans un hall de gare, ils furent rapidement au fait du fonctionnement de la maison. Il n’était pas rare de se réveiller pas très loin de quelqu’un arrivé tard dans la nuit, qui n’était pas dans les parages à votre coucher.

Il devait être environ 14H00 quand ils se trouvèrent un coin pour poser leurs sacs. Entre le long voyage et la nuit dans la rue, ils avaient tous les yeux qui piquent. Une bonne sieste s’imposait, et ils ne se firent pas prier pour se poser sur des coussins, des nattes ou des matelas de fortune. Il y avait une chambre libre, avec un lit dans lequel Esther s’engouffra, petit papillon en manque de sommeil, comme happée par un caméléon.

Avant de sombrer, elle aurait bien plongé son joli petit corps sous une bonne douche bien chaude, mais elle se contenta de satisfaire à sa rigoureuse hygiène bucco-dentaire. C’est en revenant du lavabo qu’elle croisa Pierre, qui errait comme une âme en peine.

- C’est cool comme endroit, tu es bien installée ?

- Dans un lit mon chéri, avec une petite chambre pour moi.

Il resta muet, incapable d’articuler le moindre mot.

- Tu viens avec moi, je t’invite ?

La fatigue donnait à son regard déjà myope une douceur presque irréelle, comme un voile qui trouble les yeux. Le beau brun retrouva ses yeux rieurs d’italien, quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin. Il se dit que la blague avait déjà assez duré, et qu’il allait enfin retrouver ce corps souple et bien proportionné, des semaines après cette somptueuse aurore d’avril.

Leur nuit avait été tellement merveilleuse, qu’il ne comprenait toujours pas qu’elle n’ait pas eu envie de remettre le couvert. Il avait vécu d’expédients, passant son temps à attendre qu’elle daigne partager une de ses longues soirées de juin. En vain. La mort dans l’âme, et sans qu’elle n’en dise rien, il avait fini par admettre que rien ne se passerait avant ce voyage qui pour lui n’avait pas grand-chose de touristique.

Il ne partait au Népal que pour rentrer dans sa vie, une étape vers un avenir meilleur. Une sorte de pré-lune de miel, qu’il aurait plutôt rêvée seul avec sa chérie. Dans le fond, rien ne les empêcherait de s’en offrir une vraie tous les deux.

Après deux jours assez ambigus, ce moment qu’il attendait depuis si longtemps était enfin arrivé. Son état d’esprit n’était pas celui d’une personne qui est excitée par la cartouche qu’il va mettre ou prendre. Son cœur battait fort, la sensation en était presque désagréable, alors qu’il allait vivre un grand moment.

Il avait le trac. Celui qui vous prend aux tripes quand vous savez que vous allez jouer votre vie dans les secondes qui suivent.

Une fois ses chicots lustrés, il rejoint la belle qui l’attendait dans le couloir. Après un dédale d’escaliers, de couloirs et de petites pièces, elle l’entrainât dans son nid, une sorte d’alcôve tout en haut, sous les toits. Ils se glissèrent sous l’édredon, et furent bientôt collés l’un à l’autre. Elle le serrait de toutes les forces qui lui restaient, comme pour vampiriser la chaleur de son corps, la tête bien calée sur son torse.

Là où l’odeur d’un homme est caractéristique. Sa signature olfactive.

Si certains signes montraient qu’elle le désirait, Pierre se posait bien trop de questions pour le sentir, simplement, et se laisser aller. Entrer dans son lit était comme entrer dans sa vie. Quelque chose qui le submergeait, qu’il attendait depuis si longtemps. Presque un cérémonial, un rite qui le ferait basculer dans la vie de couple.

Il ne pouvait penser à rien d’autre qu’à ce qu’Esther pouvait avoir dans le crâne. Le lieu et le moment étaient très mal choisis, mais il se résolut à discuter un peu avant d’abuser d’elle. Il voulait juste comprendre pourquoi elle avait attendu toutes ses semaines pour revivre ce remake de la rue Didot. Il en souffrait et voulait juste connaître ses raisons. Il n’était pas assez lucide pour se rendre compte qu’il faisait une connerie. Il espérait ça depuis des lustres, et au moment où elle allait se donner, il faisait tout pour plomber l’ambiance.

Heureusement ou pas, il n’eût pas à en subir les conséquences. Celle qu’il aurait pu caresser une deuxième fois, et pire encore, s’était endormie. Il pouvait voir son visage à la lueur de la lucarne au-dessus du lit. Elle semblait heureuse, ailleurs. Une boule lui rongea le ventre, et il sentit un froid glacial l’envahir. Il ne sentait pas délaissé, ou blessé dans son ego, mais littéralement trahi ! Tellement seul et vidé de sa substance.

Il aurait presque préféré la savoir avec un autre. Un sentiment un peu excessif, mais qui ne l’aida pas à trouver le sommeil. Autant dire que la sieste fut pour lui aussi peu crapuleuse que réparatrice.

Il était à peine dix heures quand Gilbert sortit de l’hôtel, suivi de près par les deux tourtereaux qui devaient se mettre au boulot. Le soleil dépassait les toits, dans peu de temps, il ferait de Katmandou une fournaise difficilement respirable.

Il aimait ce qui émanait d’eux, un amour communicatif qui ne l’excluait pas. Il se sentait bien, à sa place, et se dit qu’il connaissait peu de couples capables d’accueillir quelqu’un sans rien changer de leur relation.

Clément lui proposa de rester avec eux, ils allaient farfouiller dans la ville avant de réellement commencer leur reportage. Il mourrait d’envie de leur présenter Esther, mais il voyait cette recherche et ces retrouvailles comme un plaisir forcément solitaire. Il partagerait volontiers tout le reste, mais pas ce moment où leurs regards se croiseraient à nouveau. Ce qu’ils se diraient à ce moment précis n’appartenait qu’à eux.

Deux bises plus tard, il marchait vers Thamel. L’étudiant brillant, logique et rigoureux qu’il était n’avait pas de stratégie précise pour la retrouver. Il ne croyait pas plus que ça dans son éventuelle bonne étoile, mais avait confiance dans son acuité visuelle et son sens de l’observation. Il aurait pu être tenté de se dire que leur destin ne pouvait les trahir, mais il préférait s’en remettre à un certain hasard, quitte à faire durer le plaisir.

Mais surtout il s’imaginait la jeune fille le cherchant, faisant de lui son unique but, malgré son manque de certitude, qu’elle puisse y croire, même après plusieurs jours. Il fantasmait cet instant où elle viendrait le prendre par la main, lui glissant doucement qu’elle l’attendait depuis des semaines, et qu’elle n’était pas prête de le lâcher. Lui qui le plus souvent vivait à travers les personnages des livres qu’il dévorait, allait pouvoir donner un sens à ce si long voyage, se dire qu’il n’était pas venu ici pour rien. Et pourquoi pas à sa vie ?

Il marchait sans suivre de chemin précis, juste en direction de Durbar Square. Il faisait chaud maintenant, on croisait surtout des locaux. Les occidentaux dormaient ou se terraient dans les lieux frais, bars, salons de thé et échoppes diverses, jusqu’à des salles ou pièces sans objet précis, autre que de se poser et de consommer tout ce qui se fumait, se sniffait ou s’injectait.

Chaque fois qu’il passait devant un de ces lieux, il entrait pour voir si elle s’y trouvait. Certains « établissements » avaient un côté roots qui leur donnait du cachet, mais il faut bien dire que beaucoup étaient sordides. Pas de bancs, pas de chaises, les jeunes gens étaient assis ou allongés par terre, les yeux dans le vague ou fermés. Quelques cageots ou caisses de bois faisaient des comptoirs de fortune sur lesquels se préparait la nature du voyage qu’ils étaient venus faire.

Tout tournait au ralenti, sans joie et sans trop de dialogue. On pouvait qualifier la plupart de ceux qui étaient là de hippies, avec des barbes et des cheveux qui auraient effrayé ce bon Général de Gaulle. De quoi faire enrager les barbiers et les coiffeurs qui n’étaient pas prêts de faire fortune, comme des chercheurs d’or qui découvriraient un filon gigantesque, mais inexploitable.

Avec un peu d’indulgence, on pouvait y voir du calme et de la sérénité. Mais Gilbert fut frappé par ce monde spectral et déshumanisé dans lequel les corps se soumettaient à un maître impitoyable, alors qu’ils aspiraient à la liberté. On était loin de l’ambiance débonnaire du pub parisien dans lequel Esther aimait à butiner, comme un papillon dans une prairie avant qu’on ne l’asperge de Roundup.

Chaque fois qu’il entrait quelque part, il était vite confronté à l’envers du décor, la face cachée de ce mouvement de fond qui embarquait toute une jeunesse vers un monde meilleur, avec plus d’amour que de guerres.

A quelques mètres à peine de la grande place, il restait une dernière petite salle, qu’il visita sans trop y croire. Jusque-là, il s’était persuadé que sa brunette ne pouvait pas tomber là-dedans. Pas elle, elle était trop vivante et trop pétillante pour ça. Elle était venu faire la fête, vivre un moment fort pendant un mois, avant que sa vie ne reprenne son cours. Pas un truc extrême. Pas le genre à se faire du mal.

Ce qu’il vit le traumatisa. Une aiguille qui entre dans le bras fluet d’une gamine qui semblait si jeune. Il en fut bouleversé et pour la première fois de sa vie fit connaissance avec la peur. Organique, celle qui vous tétanise la poitrine. Plus question de voir une attente délicieuse dans sa quête, il était paniqué, hanté par l’image de cette seringue qui, si ça se trouve, avait souillé le joli bras d’Esther.

Il pleura. Il reprit ses recherches, sans savoir s’il espérait ne pas la retrouver, tellement il avait peur de ce qu’il pourrait découvrir.

Son humeur n’était pas des plus badines quand il fut sur la place.

Mais il faut croire que ceux qui y avaient bâti les temples et les monuments, érigés les statues et tous les ouvrages avaient inventé un remède contre la morosité, bien plus efficace que le Prozac. On partait bien en cure pour calmer ses problèmes respiratoires, circulatoires ou rhumatismaux, alors pourquoi ne pas organiser une visite de lieux aussi ravissants pour lutter contre la dépression ?

Déambuler dans Durbar Square, c’était comme se transformer en Minimoy dans la vitrine d’un grand pâtissier viennois ou celle d’un magasin de jouets. Les formes allaient de toits en terrasses à des rotondes en passant par des colonnades, des bas-reliefs et des monuments de tailles diverses, principalement des temples ornés de tentures rouges et de sculptures ciselées sur les façades et les avancées des toits. De bois, de pierre ou de bronze, chaque œuvre semblait faire partie d’un immense musée à ciel ouvert. Le festival des couleurs rassurait le voyageur sur le fait qu’il ne s’était pas trompé d’avion, et atterri par erreur dans une cimenterie du val de Seine ou une banlieue ouvrière de République Démocratique Allemande.

En quelques secondes à peine, sa morosité avait laissé place à la curiosité que suscite immanquablement un tel spectacle, sauf pour qui serait vraiment au bout du rouleau. Plus qu’un miracle architectural ou culturel, il s’était plongé dans une contemplation quasi spirituelle. Comme si, à défaut de celle qu’il espérait, les bâtisseurs et divinités de ses lieux de cultes l’avaient, eux, pris par la main, et l’entrainaient dans une direction plus essentielle encore. Un peu comme quand il lui semblait que les grands auteurs, ceux qu’il admirait tant, s’adressaient à lui quand il les lisait. Pour la première fois de sa vie, il éprouvait ce sentiment à travers autre chose qu’un livre.

- Gilbert ?

Trop plongé dans ce qu’il faisait, il n’entendit pas cette voix qui l’appelait.

- Gilbert !

Il crut qu’Uma, Kali, ou toute autre déesse dont il venait de voir le temple, s’adressait à lui.

- Il faudra vraiment que tu me dises qui t’a vendu cette herbe, elle a l’air trop top.

Il finit par se dire que ces paroles n’avaient pas grand-chose de divin quand il se retourna vers celle qui lui parlait.

- Enfin, tu sors du coltard.

- Sabine ! Mais qu’est-ce que tu fous là ?

- Ben et toi ? Tu as l’air complètement d’équerre.

- Non je cherchais quelqu’un et tous ces temples m’ont complètement fait disjoncter. Fascinant. A tel point que j’ai vraiment cru qu’une divinité me parlait derrière ces murs.

- Sérieux, t’as rien fumé ?

- Non, jt’assure.

Elle lui sourit et vint l’embrasser avec pas mal de tendresse, du moins lui sembla-t-il. Il fut surpris, c’est à peine si cette copine de lycée lui serrait la paluche, et ça faisait plus d’un an qu’il ne l’avait pas vu. Ils n’étaient pas dans la même Fac et ne s’étaient pas revus depuis le Bac.

- Qu’est-ce que tu deviens ?

- J’ai fait une année de médecine à Paris 5.

- Alors ?

- J’ai bien peur de ne jamais à avoir à apprendre par cœur le serment d’Hippocrate. En gros je me suis bien plantée, et je ne redoublerai pas.

- C’est dommage, je t’aurais bien pris comme toubib.

- De toute façon, je voulais faire psychiatrie, tu n’aurais pas eu besoin de moi.

- Qui sait ?

Gilbert se lança dans l’imitation d’un gars qui serait mentalement dérangé, avec un œil qui tremblote et la langue qui pendouille. Elle se mit à rire, et à rire encore, jusqu’à ce que le jeune homme en fasse de même.

Il l’avait toujours trouvé jolie, avec ses traits bien dessinés, sa peau soyeuse et ses cheveux noirs coupés au carré. Depuis sa première, il se disait presque à chaque semaine qu’il lui proposerait bien de sortir avec lui. Il aimait la retrouver à la récré, sans forcément lui parler, juste pour la voir.

Il ne s’était jamais risqué à lui faire part de ses intentions, et encore moins lui avouer des sentiments qui ne demandaient qu’à s’enflammer. Tout juste s’il avait évoqué le sujet avec une copine à elle, qui comme à l’école primaire, lui promit d’en parler à Sabine, qui lui aurait répondu qu’elle le trouvait plutôt mignon. Ca ne le menait nulle part, mais parût le satisfaire. Il se dit qu’il la reverrait bien avant la fin de l’année. Il traina bien un peu le jour où les résultats du Bac furent affichés, mais il n’attendit pas plus d’une petite heure et fut presque satisfait de ne pas la voir. Il faut dire qu’il lui avait semblé la voir embrasser un mec en juin, lors d’un des derniers jours de cours.

Rire leur faisait tellement de bien qu’ils eurent du mal à s’arrêter. Ils rajoutaient régulièrement une petite mimique ou une grimace qui relançait la machine. Ils en avaient presque mal au ventre et durent s’assoir sur les hautes marches du temple à côté d’eux. Il y avait maintenant du monde, et beaucoup devaient s’imaginer qu’ils étaient complètement défoncés.

- C’est trop bon de se marrer comme ça, dit-il.

- C’est vrai que ça n’arrive pas tous les jours, mais tu verrais ta tête quand tu fais le dingue.

- Mais je suis dingue…

Et ils rirent encore. C’est au moment précis où il allait lui demander ce qu’elle faisait au Népal qu’un groupe les rejoignit. Un groupe dans lequel il reconnut celui qui dans la cour du lycée lui avait pris celle qui ne lui avait jamais appartenu.

Il n’eut pas la même boule au ventre que dans ce pub où, quelques semaines plus tôt, Esther avait rejoint ses amis. Pas de colère. Il était juste déçu que s’arrête ce moment délicieux qu’ils venaient de vivre. Il aurait pu le prolonger, en profiter pour faire connaissance avec des gens sympas. Mais il les salua avec l’empathie d’un guichetier de la CAF, et préféra s’éclipser, prétextant un rendez-vous imaginaire. Il ne rendit pas sa bise à Sabine, lui tendant la main comme jadis au Lycée.

Il repartit dans Durbar, sans se retourner. Il était dans un western et jouait un cowboy au cœur de pierre, John Wayne en fer blanc. Il aurait tant aimé que Sabine le rejoigne en courant et lui demande de rester avec eux. Mais ce n’était pas dans le scénario, et la jeune fille se demandait plutôt pourquoi il s’était sauvé comme un voleur.

C’était pour lui une manière de tester son entourage, une sorte de « quitte ou double » où il se mettait suffisamment en danger pour évaluer comment réagissait le testé. Selon le cas, ça pouvait le mettre en colère, ou le rendre triste. Là, il se sentit surtout esseulé, non pas dans un pays hostile, mais face à une situation pas facile à vivre.

Il fut vite rattrapé par ses doutes, mais sans céder à l’abattement ou à la morosité, il décida de rendre sa recherche un peu moins solitaire. Faire de l’anglais et de l’espagnol au lycée puis en fac était une chose, dialoguer dans la rue en était une autre. Même s’il était un élève plutôt brillant.

Le premier à qui il s’adressa avait une bonne tête, bien dans le style de ceux qui affluaient au Népal. Une barbe anarchique et assez clairsemée, on avait du mal à deviner ses yeux très bleus au milieu d’une moustache et de cheveux châtains et luxuriants. Ce que Gilbert tenta de lui dire était plus proche du langage des signes que d’un vers de Shakespeare. Le gars le regarda en plissant les yeux et lui répondit en allemand. Entre pas mal de mots dont il ignorait le sens, il comprit que son interlocuteur n’avait pas besoin de quoi fumer.

- Nicht marijuana.

- Bye.

Le probable futur agrégé de lettres était passé pour un revendeur de rue, et pas vraiment de fromages de chèvre. Chacun sait qu’il n’y a pas de sot métier, mais il aurait pu se sentir un peu honteux, comme si demander l’heure dans la rue pouvait laisser croire que vous exerciez le plus vieux job du monde.

Il ne s’en vexa pas. Il se dit qu’il était vraiment une buse en anglais, et ça le fit marrer. Loin de le décourager, il révisa un peu son texte, comme un acteur en plein trac, avant d’entrer en scène. Commencer par un petit « Hello » lui parut la meilleure façon d’aborder les gens, mieux que « Hi » qui faisait trop américain.

Il n’eut pas le temps d’aller beaucoup plus loin, un groupe sympa passait à côté de lui. Il décida de tenter sa chance avec une nana mignonne, en robe de coton beige, sandales aux pieds et boule de cheveux tous frisés.

- Hello.

- Hello.

- How are you?

- Fine.

Jusque-là, tout allait pour le mieux.

- I would like to ask you something.

- No problem.

- I am searching, heu…, looking for…non…, after a young girl, who is called Esther. She is French, and looks like…

- Ouah, quel anglais! Pas la peine de te creuser les meninges, on est français, comme toi.

- Génial, comment tu le sais ?

- Ton accent, ton rythme, et surtout, l’impression que tu n’es pas allé aux toilettes depuis une semaine.

- Aux toilettes ?

- Oui, un air constipé qui te rend moyennement fluide.

Elle avait raison, d’un point de vue linguistique, mais pas seulement depuis son arrivée au Népal. L’épisode assez peu convainquant qu’il venait de vivre l’avait refroidi, du moins pour la journée. Sa seule envie était maintenant de mettre le cap sur l’Avaatar Kathmandu Hotel et de retrouver ses amis belges. Il se sentait si bien avec eux.

Il s’arrangea pour passer par des rues qu’il n’avait pas parcourues le matin, mais il marchait assez vite et n’entrait nulle part, se contentant de jeter un rapide coup d’œil à l’intérieur.

Il fut à l’hôtel au moment où la nuit tombait, quasiment sans crépuscule, dès que le soleil eut disparu derrière les montagnes de l’Himalaya. La chaleur restait suffocante, il se rendit compte qu’à part un thé, il n’avait pas bu de la journée. Il s’abandonna à la soif et au sentiment d’avoir très chaud qui d’un coup le saisirent. Plonger dans une source d’eau minérale, ou une barrique de diabolo grenadine, bouche ouverte pour boire à s’en faire péter la panse.

Tout ça n’était pas sur la carte de l’établissement, pas plus en baquet qu’en bouteille. L’eau annoncée comme potable avait pour une part le goût typique de celle qui vient des sources montagneuses, mais semblait peu tolérée par ceux qu’une tourista tenace clouait dans des toilettes pas toujours rutilantes. Jusque-là, il avait échappé à cet aspect du tourisme, et il comptait bien continuer comme ça. Le thé lui semblait fadasse, et il n’était pas convaincu par le soda local, plus proche du médicament que d’un célèbre concurrent américain. Il restait de nombreuses terres à défricher pour la marque d’Atlanta qui visiblement n’avait pas encore colonisé le Népal.

C’est donc un peu par défaut qu’il se rabattit sur la Gorkha, l’unique bière que l’on servait ici. Il n’était pas fan, et n’avait jamais trop compris pourquoi les allemands et tant d’autres attribuait des vertus désaltérantes à cette boisson. Sans doute l’amertume, celle du houblon.

Il s’installa sur une sorte de banquette assez molle, de laquelle il aurait sans doute beaucoup de mal à s’extirper tout à l’heure. Les quelques heures de balade au programme de sa journée l’avaient bien fatigué, penser à Esther, et à la façon dont il pourrait la retrouver, fut la seule chose qui l’empêcha d’immédiatement piquer du nez et de s’offrir un roupillon réparateur. C’est pourtant ce qui allait arriver quand il fut brusquement sorti de la torpeur qui le gagnait par une furie qui entrait dans l’hôtel. C’était Clément avec le visage grimaçant de celui qui était paniqué, assez loin de son habituelle bonhomie.

- Putain, quelle journée !

Gilbert n’eut pas le temps d’esquisser la moindre réponse, le belge ne fit que passer. Son amie entra peu de temps après.

- Qu’est-ce qui se passe ?

- Rien de bien méchant, on a commencé les repérages pour notre reportage, et on discutait sérieusement avec des américains quand Clément a commencé à se tordre de douleur.

- A quel niveau ?

- Le bide. Ça l’a pris d’un coup, et j’ai eu l’impression qu’il verdissait. Et puis, il s’est levé et s’est mis à chercher les commodités.

- Rien de grave alors, juste une petite tourista.

- Petite, je ne sais pas si c’est le mot qui convient. En fait on n’a pas avancé d’un iota, il a passé sa journée sur le trône !

- Clément Ier, Roi des belges.

Isabelle se marrait de sa connerie, et il enchaina,

- Et pourquoi ne pas changer de sujet ?

- De sujet ?

- Oui pour le reportage. Vous pourriez faire une sorte de guide sur la qualité et la propreté des toilettes qu’on trouve à Katmandou.

- Mais c’est une idée géniale, c’est un sujet qui touche chacun d’entre nous.

- Et si ça marche, vous pourriez étendre le concept à d’autres pays.

- T’es vraiment un grand malade.

- Le tour du monde des chiottes, vous voilà riches et célèbres !

Et ils partirent en fou-rire, sans savoir que leur idée serait reprise et à peine enrichie quelques années plus tard par les créateurs du Routard. C’était pour lui le deuxième de la journée, de quoi le rassurer sur le fait qu’il n’était pas au bord de la dépression. Ils avaient encore les larmes aux yeux quand Sa Majesté les rejoint.

- C’est pas beau de vous foutre de moi.

- Mais pas du tout je t’assure, on se demandait juste si tu avais eu le temps de prendre quelques notes.

- Des notes ?

- Oui, pour votre futur livre.

- Mais de quoi tu parles ?

- Du guide, le chef-d’œuvre de ta future carrière d’écrivain. La grande encyclopédie du water.

Rire était contagieux, et il ne tarda pas à les suivre dans leur délire. Ils éclusèrent quelques bières et eurent un peu de mal à changer de sujet, tellement ils se marraient. Ca partait dans tous les sens, un florilège de conneries, bien aidés par les mousses qu’ils enquillaient.

- On l’appellera « The way to gog », comme ça on en vendra des millions d’exemplaires dans le monde.

- Et si on donnait des notes ?

- Oui, comme le Michelin.

- Des chiottes 3 étoiles, ça fait rêver les touristes.

- Non, il faudrait trouver autre chose, faire des catégories, les turques, les classiques, les champêtres…

- La pissotière ! A la place des étoiles. Imaginez les toilettes 3 pissotières du Ritz…

- Et n’oublie pas de faire des photos, bon courage !

Mais ils durent mettre un terme à leur franche rigolade, Clément étant rattrapé par quelque envie subite. L’occasion idéale de bien commencer son bouquin.

Il prit sa nouvelle mission visiblement tellement à cœur qu’ils ne le revirent pas de la soirée !

L’apéro qui s’éternisait avait fini par étancher leur soif, mais il commençait à faire sérieusement faim. Après avoir parcouru la carte une demi-douzaine de fois, ils adoptèrent la position conservatrice de ceux qui préfèrent ne prendre aucun risque. Un bon vieux Dal Bhat, riz, lentilles et petits légumes bien pimentés. Avec du poulet. C’est la seule chose dont on savait vraiment ce que c’était, contrairement à des viandes ou à des poissons d’origine plus douteuse. Leur plat commandé, Isabelle prit congé de lui, juste le temps de se préoccuper de l’état de santé de son chéri.

Le cuistot ne semblait pas trop pressé, ou alors, il était parti cherché la bidoche dans un poulailler au sommet de l’Annapurna. Il sourit en l’imaginant à 8000m d’altitude, un piolet dans une main et un gallinacé dans l’autre, pas forcément emballé par cette ballade au grand air. Sa co-dineuse tardait à redescendre. Sans doute devait-elle câliner son gros bébé.

C’est incroyable, quelques secondes à peine après avoir autant ri, comme la mélancolie pouvait revenir, aussi vite qu’elle était partie. Il était redevenu ce petit garçon sur les plages landaises, à la fois impressionné et attiré par la force inlassable de l’océan. Une nouvelle vague après le ressac, plus forte que la précédente, qui le submergeait à nouveau. De nouvelles larmes embuèrent ses yeux bleus, il se demanda juste si elles étaient faites comme les autres, plus salées peut-être ?

Comme l’Atlantique.

D’un coup d’un seul, Esther avait repris possession de sa personne, dictateur en dentelles, au visage si doux, au regard si intense. Il était comme sujet à une tentative d’hypnose. Il lui était tentant de se poser en victime consentante, se laissant bercer par une illusion aussi belle qu’improbable, ce qui après tout, est sa raison d’être. Et de s’y complaire, s’y installer, de laisser ses désirs diriger votre vie, à votre place. Il aurait tant aimé, comme ses amis belges, se dire qu’après une journée bien remplie, il se retrouverait sous les draps avec elle. La sentir, les battements de son cœur, le sang qui coulait dans ses jolies petites veines, son souffle, tout ce qui pouvait le rassurer, lui montrer qu’elle était entrée dans sa vie. Et accessoirement le contraire, entrer dans la sienne, en elle, dans son petit corps si désirable. Il n’avait rien contre, mais alors rien du tout.

Bien au contraire.

C’est un rire agricole, presque briard, qui le remit dans le droit chemin de la réalité. Un grand gaillard brun, cheveux et barbes longs, riait à gorge déployée, pas vraiment en mode salon littéraire du XIXe. Il s’en donnait à cœur-joie, et tout le monde en profitait. Avec ses deux potes, ils étaient entrés dans le bar de l’hôtel comme des rugbymen en goguette.

Sans aucune considération pour ceux qui dinaient, ils avaient bruyamment déposé à la réception une montagne de sacs et de matériel divers, qui devait être d’alpinisme. Avec la démarche pataude de ceux qui en ont plein les bottes, ils s’étaient trainés jusqu’au bar, avant qu’un retentissant « Ola tavernier ! » ne viennent casser les tympans des clients du restau.

Accoudé au comptoir, Gilbert eut à peine le temps de lever la tête de ses mains que le plus petit des trois, un blond presque glabre, lui demandait déjà :

- Tu bois quelque chose ?

- Avec plaisir, qu’est-ce qu’on arrose ?

- A ton avis ?

- Je sais pas moi …, un mariage, une naissance…ou alors vous avez trouvé de l’or ?

Les trois pieds nickelés se levèrent comme un seul homme et se mirent à se dandiner comme des danseuses orientales sur le retour.

- Yalla, yalla…

- Allez debout, viens faire la fête avec nous.

- Ca y est, j’y suis, ce n’est pas de l’or que vous avez trouvé, c’est du pétrole !

- Pas du tout.

- Yalla.

Quelques verres plus tard, ils auraient vraisemblablement retourné la salle et dansé sur les tables, mais ils se rassirent comme épuisés par ces gracieux pas de danse. La première tournée de Gorkha fut bientôt devant eux, avec à priori assez peu de chance que ça soit la dernière. En reprenant place, le jeune étudiant put voir que dans le matos qu’ils avaient posé, il y avait des cordes et des piolets.

- Ne me dites pas que j’ai l’honneur de partager un verre avec des gars qui viennent de se farcir un 8000, si ça se trouve, les premiers vainqueurs français de l’Everest ?

Plus jeune, Gilbert était fasciné par les montagnes de France et de Navarre, et il savait qu’aucun compatriote n’avait encore pu fouler le toit du monde. Par contre, les quelques molécules d’éthanol qui maintenant embrumaient ses neurones, lui avaient fait perdre la lucidité nécessaire pour se rendre compte que ses voisins de comptoirs ne pouvaient pas être des alpinistes de haut niveau. On ne grimpait pas de tels sommets comme les 111m de la dune du Pilat.

- N’exagérons pas mon bon Monsieur. Certes, nous sortons juste d’une grimpette, mais nous ne sommes que d’humbles amateurs.

- Nous nous sommes modestement contentés des 5520 m du Pic Yala.

- Modestes, c’est vous qui le dites, on est déjà plus de 700 m au-dessus du Mont Blanc !

- C’est vrai, mais franchement, cette ascension n’a rien d’un exploit.

Quand Isabelle les eut rejoints, il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour se mettre dans cette ambiance montagnarde. Originaire d’un pays qu’on disait plat, elle ne rêvait que de sommets depuis qu’elle savait qu’elle viendrait au Népal. On sentait presque que le reportage photo qui l’avait amené à Katmandou pouvait très vite devenir accessoire.

Quant à Gilbert, grimper sur le Pic Yala donnait à son voyage ici un but plus probable que de se jeter aux pieds d’Esther pour lui déclarer sa flamme. Lui demander sa main tout là-haut était un fantasme magnifique, et qui le resterait. La croiser au hasard, au détour d’un glacier ou d’une barre rocheuse, avait autant de chance d’arriver que la paix dans le monde, ou la civilisation dans la vallée de la Jouarre.

Ribouldingue, Filochard et Croquignol n’étaient pas des escrocs à la petite semaine, mais bien les Maurice Herzog, Louis Lachenal ou Gaston Rébuffat de la soirée. Le récit qu’ils firent de leur périple fut tellement homérique, qu’il retourna leur auditoire. La marche dans la vallée du Langtang, encaissée, avec ses forêts de bambou, les sommets majestueux qui finissent par se dessiner au- dessus des prairies, les yaks, les monastères, les lacs, tout y était pour que les convives voient plus loin que le bord de leur assiette.

Sans poire, ni fromage, le Pic Yala fut rapidement au programme, bien avant la fin de leur Dal. Si des sommets légendaires, comme l’Eiger, le Cervin, l’Annapurna et tant d’autres s’étaient invités à diner, il faut bien dire que celui-ci était considéré comme l’ascension la plus facile de la région, accessible sans aucune expérience. Il fallait juste une bonne condition physique, bien s’équiper et partir avec un guide digne de ce nom.

Isabelle, sans être alpiniste, avait déjà fait quelques courses en montagne, en cordée, équipée comme il se doit. Loin de lui faire peur, ça voulait juste dire qu’elle se rendait physiquement compte de ce que ça signifiait.

Gilbert, quant à lui, avait de la chose une culture qu’il s’était forgée dans les livres. Il connaissait beaucoup de choses, les altitudes, les expéditions qui avaient triomphé, celles qui avaient échoué, et il était fasciné par certains drames qui parfois, se jouaient en haute altitude. Il avait dévoré « Premier de cordée » ou « La grande Crevasse » de Roger Frison Roche, ainsi que d’autres récits ou romans dans lesquels la montagne se montre souvent impitoyable, en tout cas plus forte que l’homme qui s’y frotte. Pour ce qui est de la pratique, les choses étaient moins évidentes. Enfant, il s’était baladé sur le Mont César, le Mont Baron, les pentes de la Dent d’Oche et d’autres reliefs du Chablais français, pas loin des rives du Léman. Depuis quelques années, il n’avait guère enrichi son palmarès de grimpeur, quelques rochers à Fontainebleau et surtout, la redoutable butte Montmartre, exploit réalisé sans corde ni oxygène.

Autant dire qu’il allait être surpris, en particulier quand il se rendrait compte que cette grimpette ne pouvait se faire en short et en espadrilles, loin de l’étuve de Katmandou. Comme souvent dans ce type de soirée, une proximité, presque une intimité, s’était créée, excluant le reste du monde, comme s’ils avaient fait le vide autour d’eux.

D’autant que la Gorkha était du voyage. Quand ils émergèrent un peu, il n’y avait plus personne, plus de clients, juste un serveur qui essuyait les verres pour la onzième fois, en essayant de faire comme si c’était la première. La pendule s’était arrêtée, le temps d’un voyage. Christophe, le grand barbu, fut le premier à casser le délire.

- Si vous voulez, on peut se rancarder demain à notre hôtel, le Buddah ?

- Bonne idée.

- Vous verrez, la bouffe y est bien meilleure, et on pourra boire autre chose que cette bière pourrie.

- C’est clair, encore deux jours à ce rythme et mon bide va doubler de volume.

- On demandera à Galzen de passer.

- Qui est-ce ?

- C’est le gars qui nous a guidés sur le Yala. - Un Sherpa ?

- Non, un Tamang, mais on peut dire que c’est des cousins.

Ils s’embrassèrent tous avec affection sur le trottoir. Sans parler de fraicheur, la température était à cette heure devenue presque agréable, avec un petit souffle qui de temps en temps venait vous caresser le visage. Isabelle lui proposa une petite balade.

- On va faire un ptit tour, juste de quoi digérer un peu ?

- Allez, c’est parti, ça me fera pas de mal, j’ai les dents du fond qui baignent !

Elle s’approcha, lui prit le bras et ils partirent pour un tour du pâté de maison. Il se sentit bien, comme rassuré par cette main toute douce qui s’accrochait au creux de son coude. Il ne se sentait ni triste, ni en danger, mais se dire qu’elle pouvait compter sur lui, fit naître en lui un sentiment inconnu jusque- là.

Il se dit que la vie était parfois surprenante. Il était venu ici à la rencontre d’une petite brune, et il se retrouvait à deux heures du mat au bras d’une blonde dont le mec dormait à poings fermés, puni par quelques amibes, consigné sur les toilettes de sa chambre.

Dans quelques temps, ils seraient tous les deux, bien loin du plancher des vaches, à plus de 5000 mètres, un peu plus près du ciel, et des étoiles.

La journée avait été tellement longue qu’ils tombaient de sommeil.

Les trois étages furent aussi pénibles que les derniers mètres de la face nord des Grandes Jorasses. Ils entrèrent, haletants, dans la chambre, un indice sonore les rassura sur le fait que Clément devait dormir, et plutôt bien. Un petit geste de la main, et Isabelle ferma la porte pour rejoindre son grizzly des épaisses forets wallonnes. Il se demanda juste comment elle allait bien pouvoir faire pour s’endormir en milieu si hostile.

Il allait se jeter sur le premier coussin venu, quand son dos se rappela à lui. Il prit quelques secondes pour entourer les coussins d’une grande couverture, et les bloquer avec la commode. Son lit était prêt, il l’appelait et il s’écroula en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Il avait froid. Un froid glacial qui semblait venir de ses os, et qui le paralysait. Il voyait flou, comme au travers d’une vitre embuée. Il entendait des voix sourdes, et avait du mal à comprendre ce qui se disait. Il reconnut sans hésiter ce visage aux pommettes saillantes. Il voulait à tout prix croiser ce regard, si fort qu’il l’aurait certainement réchauffé. Mais il eut la sensation étrange d’être transparent, invisible à ces yeux en amande, qui regardaient vers lui sans le voir. Il voulut crier, mais aucun son ne sortit de son corps gelé.

Esther !

Le papier.

Il suffisait de le prendre dans sa poche et de l’agiter, ça attirerait son attention. Le 5 juillet je pars à Katmandou… Mais le froid le paralysait, impossible de bouger ne serait-ce que le bout de ses doigts. Il la vit partir, impuissant, comme le naufragé qui voit un navire s’éloigner de son ile.

La première sensation organique qu’il ressentit fut une intense envie d’uriner contre laquelle il luttait. Il se retenait, mais cette envie ne le lâchait pas. Sans trop savoir comment, il se retrouva dans l’eau de l’océan, et il avançait tranquillement, jusqu’à la taille. L’eau dépassait largement la vingtaine de degrés de l’Atlantique de son enfance. Une chaleur tropicale.

Des conditions idéales pour se laisser aller à une envie contre laquelle il se battait depuis trop longtemps. C’est à ce moment précis qu’il se réveilla. Juste à temps pour s’éviter les désagréments d’une pollution nocturne assez humiliante à son âge. Le côté diurétique de la bière. Et obscur des rêves.

Il se rendormit moins vite que la fois d’avant, la mélancolie s’était invitée dans son lit. Ses expériences de nuits communes étaient assez rares, et il n’était pas homme à rester des heures enlacé. Préserver un espace vital était nécessaire à la qualité de son sommeil, il trouvait juste sympa de sentir un pied contre lequel caler le sien avant de se replonger dans les bras de Morphée ou encore mieux, d’Esther…

Heureusement pour lui, des pensées plus joyeuses l’envahirent, des odeurs de prairies, d’herbes coupées, des montagnes à grimper, d’autres à admirer, inaccessibles et majestueuses. Un voyage à partager avec une fille qui dormait à quelques mètres de lui et qui un jour peut-être se blottirait contre lui.

La troupe se retrouva au petit-dèj, les yeux encore collés par une nuit intense et trop courte. Comme d’habitude, Clément était d’humeur joyeuse.

- Ma chérie, on a rendez-vous dans une heure avec des italiens qui n’ont carrément pas pris de billet retour ! Visiblement, ils veulent s’installer ici.

C'est Gilbert qui embraya.

- C’est pas croyable, ils ne font rien dans la vie ou quoi ?

- Pas du tout, le pire c’est que la plupart sont étudiants, genre en droit, en médecine ou en sciences-po !

- Franchement, j’ai un peu de mal à les voir en éleveurs de yaks ou en moines bouddhistes.

- En tout cas, ce n’est pas ce qu’ils disent. Ils ont vraiment l’air déterminés à tenter l’aventure.

- T’es sûr qu’ils n’ont pas un peu trop tiré sur le chillum ?

- Ou carrément mis le nez dans la poudre, ce qui est clair, c’est qu’ils ne marchent pas qu’à l’eau claire.

- Tu penses que dans quelques semaines ils retourneront au bled ?

- J’en sais trop rien, mais visiblement ils revendiquent une démarche spirituelle, dans le but de se libérer des contraintes matérielles qui pourrissent la société occidentale.

- Un mélange de Karl Marx et Gandhi, avec une pincée de Janis Joplin !

- On verra bien, ils ont l’air sympa, et leur témoignage collera bien au reportage.

- C’est cool.

- Et toi, toujours en quête de la terre promise ?

- Aujourd’hui, moi aussi j’ai un rendez-vous.

- Tu as retrouvé Esther ?

- Non, avec Galzen.

- Quel chacal, infidèle au bout de deux jours !

- Pas du tout Monsieur, juste un petit projet de montagne.

Il regarda Isabelle, qui jusque-là était restée silencieuse. Elle leva ses jolis yeux bleus de son thé et fit un sourire.

- On y va mon chéri, je suis toujours emballée à l’idée de rencontrer de beaux italiens.

Pour la première fois depuis qu’il était ici, il avait un but, un rendez-vous en fin de journée, avec en prime, la perspective de varier un peu ce qu’il aurait dans l’assiette, et accessoirement dans son verre. De peur d’aborder le sujet, il n’avait pas osé se caler avec Isabelle, pour savoir si elle viendrait au Buddah. Ou si ça resterait juste un petit délire imbibé. Il verrait bien, même s’il espérait qu’elle y soit.

Il fut soumis à la tentation de remonter dans la chambre, et pauvre pêcheur, il y succomba. Il était crevé, et voyait d’un bon œil un petit bonus à sa nuit trop courte. Et tant qu’à faire, pourquoi ne pas se l’offrir dans un vrai lit ?

Un peu gêné il ouvrit pour la première fois la porte entre son antre et celle de ses hôtes. Le lit deux places, calibré pour des asiatiques, et donc à peine pour un Clément et demie, était fait à la va-vite. Les deux tables de chevet étaient pleines d’ustensiles divers. Gilbert se dirigea du côté de celle qui, sans aucun doute, devait être celle de la jeune femme. Les quelques cheveux blonds sur l’oreiller le rassurèrent définitivement et il s’allongea tout habillé, sans oser passer ses jambes sous les draps. Il fut submergé par l’odeur des cheveux d’Isabelle, imprégnée sur la taie. Elle sentait bon, subtil mélange d’elle-même et de ce qu’elle se mettait dessus. Un parfum qui le rassurait, le faisait presque retomber en enfance, quand la vie était si insouciante. Comme une odeur de boulangerie, ou de prairie alpestre qu’on vient de faucher.

Il s’était bien calé, au bord du lit, moyennement attiré par une relation olfactive avec l’autre occupant des lieux. Son bras pendait dans le vide, il palpa le coton d’un tee-shirt en boule par terre. Juste à côté, il toucha un morceau d’étoffe plus soyeux et plus petit. Une culotte qui avait peu de chances d’être celle d’un homme. Il prit les deux, les mit contre lui, comme un enfant son doudou. Isabelle sentait bon le sable chaud, mais il finit par s’endormir en pensant à Esther. Comme un bébé heureux, rassasié et en sécurité.

Il était allongé sur une plage, au chaud, sans rôtir au soleil, caressé par les alizés, un souffle de douceur. L’eau qui montait recouvrait maintenant ses pieds. Elle était si chaude qu’elle ne le rafraichissait pas d’un iota. Au bout de quelques temps il se rendit compte que la marée montait toujours, et il avait de l’eau jusqu’en haut des jambes…

Il était complètement dans le fuel, entre rêve et réalité, mais cette sensation liquide contre ses cuisses le réveilla complètement. Quel con, il venait cette fois de vraiment pisser au lit ! Et pas dans le sien. Il cria, seul dans la chambre, comme pour s’insulter. Il était en colère et se demanda pourquoi il n’était pas passé par la salle de bain, après avoir bu quatre ou cinq thés. Mais répondre à cette question existentielle ne lui permettrait pas de régler le problème. Dans un premier temps, il se dit qu’il allait voir la réception, pour tout leur faire changer ou alors demander des draps propres et le faire lui-même. Il ne se rendait pas compte s’ils s’en apercevraient.

Il sortit de la chambre et descendit lentement les deux étages. Le mieux était de leur dire qu’il s’était assoupi dans leur lit et qu’il avait eu un petit accident. Ca les ferait surement marrer. Ou pas ! Et puis son épisode fétichiste lui donnait un soupçon de mauvaise conscience. Ou alors expliquer que ses instincts canins le poussaient parfois à marquer son territoire… Non, plus sérieusement qu’il était remonté, avait ouvert la fenêtre pour aérer et qu’un chat en avait profité pour se lâcher dans leur lit, la sale bête ! Ou alors qu’il s’était monté un thé dans la chambre, et qu’il avait trébuché et l’avait renversé, c’est vraiment pas de bol ! Pas crédible, il s’égarait. En fait, il paniquait tout seul et se noyait dans un verre d’eau.

Il fit rapidement demi-tour pour remonter. Il n’eut pas le temps de voir le couple qui venait d’entrer dans l’hôtel, demander s’il restait une chambre. L’homme était assez costaud, très brun avec des cheveux tressés. Il portait des lunettes de soleil rondes, et parlait lentement, avec un accent ibérique. Celle qui l’accompagnait était cachée sous une tignasse noire et luxuriante, et paraissait très maigre. Elle n’ouvrit pas la bouche et laissa le gars se dépêtrer avec l’anglais folklorique du réceptionniste.

Tout simplement, il décida de réparer seul la connerie qu’il avait faite. En mode lavandière. Il savonna le matelas, les draps et ses vêtements comme un véritable forcené, puis mis tout ça à la fenêtre pour que ça sèche. Heureusement pour lui, le soleil tapait déjà assez fort et à peine une heure plus tard, il remettait le tout en ordre, après avoir retourné le matelas. Ni vu ni connu, il s’allongea sur son œuvre de faussaire, juste pour donner une forme crédible à tout ça, et jouer au buvard, aspirer un peu cette odeur de propre. Il avait dû forcer un peu sur le savon, à tel point qu’une effluve basique émanait de sa personne.

Cinq minutes plus tard il arpentait les trottoirs de Katmandou. Pas de quoi en faire une chanson. Ni se douter qu’un être cher, ou supposé comme tel, s’était réfugié dans la bâtisse qu’il venait de quitter.

Il faisait chaud. Une chaleur sans faille, de celle qui caresse chaque centimètre de votre corps. Il aurait vraiment fallu apprendre le suicide de son meilleur ami, ou pire, qu’il y avait des betteraves en entrée, pour s’abandonner à la mélancolie.

Son papillon se ferait bien un jour illusion, Esther n’était peut-être qu’une chimère, animal fabuleux mais si étrange. Ou un spectre tapis quelque part, non pas dans l’ombre de quelque ruelle sale et désolée, mais dans un coin de son esprit. La ville s’éveillait à cette vie bavarde et colorée, se déversant à chaque battement de son cœur dans ses innombrables artères. Même si quelque chose de profondément ancré en lui avait bien du mal à l’admettre, il y aurait bien dans cette fourmilière une fille qui n’avait rien contre lui faire don de son joli corps, et qui sait, faire battre son petit cœur.

Les moments qu’il vécut dans la journée furent légers, typiques de ceux qu’il aimait passer en compagnie de lui-même, un gars avec qui il ne s’entendait pas si mal que ça. Amusé par ce qu’il observait, en sachant qu’il en serait bien assez rapidement acteur.

Le Buddah était un hôtel charmant, beaucoup plus typique du Népal que ne l’était l’Avaatar. Vous entriez dans un autre monde. Tout était bien loin de l’Occident, la forme des pièces, la lumière, les couleurs, les tentures, les boiseries, jusqu’à ce mélange de senteurs d’encens et d’épices musquées. Le bar était plein de recoins, de surfaces à des niveaux différents, d’estrades et de petits escaliers.

Il cherchait Christophe des yeux, mais reconnut rapidement le joli profil d’Isabelle, en pleine discussion avec un petit mec châtain aux cheveux très raides, William, un des trois vainqueurs du Pic Yala. Il resta là, à quelques mètres d’eux, juste à les observer. Une véritable chanson de geste qui lui permit de vivre l’ascension sans entendre un seul mot. La jeune belge semblait fascinée et posait juste quelques questions, interrompant le show de temps en temps. Un homme brun, assez trapu et visage buriné venait d’entrer et se dirigea vers eux, sans considération pour le spectacle auquel il mettait fin.

- Galzen !

- Good afternoon.

- Let me introduce Isabelle.

- Nice to meet you.

C’est à ce moment précis que Gilbert décida d’entrer en scène.

- Hello, salut les amis !

Il sourit, et eut l’impression que son arrivée était bien accueillie, sentiment agréable de celui qui se sent bienvenu quelque part.

- Clément n’est pas là ?

- Non il a encore des gens à voir, des chiliens je crois.

- Ils en avaient marre de la Cordillère, ils voulaient de vraies montagnes.

- Normalement, on se retrouve ce soir à l’Avaatar.

Elle s’enfonça à l’autre bout de la banquette pour lui faire une place à ses côtés. Le jean qu’il portait ne lui permit pas d’entrer en contact avec la peau dorée de sa cuisse, mais malgré ces senteurs, il crut reconnaître le parfum subtil dans lequel il s’était plongé ce matin. Il en fut troublé, imperceptiblement pensa-t-il, mais sa voisine cala sa jambe contre la sienne.

Galzen n’était pas un grand bavard, mais la montagne semblait lui avoir forgé une soif difficile à étancher. Cinq minutes à peine après son arrivée, quatre bouteilles de Chang étaient arrivées comme par magie sur la table, sans que personne ne passe commande.

- What is it ?

- Beer, local.

Ça n’était pas mauvais et tenait plus du cidre que de la bière. Par contre, une bouteille suffisait à faire tourner les têtes, toutes, sauf celle du Tamang qui décida de mener un train d’enfer. Il enquillait les grosses canettes au même rythme que Michel Jazy les hectomètres lors de son record d’Europe du 5000m. Incroyable, et en plus, à chaque fois, une nouvelle tournée arrivait sur la table ! Au bout d’une petite heure, les trois touristes en avaient quatre ou cinq devant eux, et un petit manège s’était gentiment installé dans leur tête.

Raisonnablement, ils ne suivirent pas le grimpeur local qui se fit un devoir de finir tout ce qui se trouvait sur la table. Irréel, à la limite de l’inhumain, son foie était en bêton armé, et en plus il était sec comme un coup de trique. Sans doute l’aspect bénéfique de la montagne conjugué à l’exercice physique propre à son job. Henri Salvador ne croyait pas si bien dire quand il chantait quelques années plus tôt que le travail c’est la santé.

Ils pensèrent juste que le burinage merveilleux de son visage n’était pas seulement imputable au soleil et à l’air vif des montagnes. Sans être de nature particulièrement craintive, ils ne purent qu’émettre quelques doutes légitimes quant au professionnalisme d’un tel pochard.

William leur expliqua qu’il n’y avait aucune crainte à avoir, tellement le bonhomme assurait dans son boulot.

- En plus, une fois en route, il ne boit pas une goutte d’alcool.

- Comme les marins qui se déchirent non- stop à terre, mais qui s’abstiennent un fois embarqués.

Il faut dire qu’Isabelle avait parfois fréquenté les pubs du port d’Ostende. Là-aussi pas de quoi faire une chanson. C’est pas comme si elle avait été hollandaise.

Ils firent le tour de tout ce qu’ils devaient savoir pour leur périple. La marche d’approche le long d’une des plus belles vallées du monde, le camp de base, l’ascension finale… Malgré l’euphorie procurée par le Chang, leur gorge se serra un peu, en s’imaginant encordés, avec crampons et piolets sur un mur de glace, plus vertical qu’un organigramme des PTT. Ça leur prendrait une semaine, et les délesterait de 30000 balles, pour le guide, le porteur et le matériel.

- Jamais je ne pourrais mettre 30000 dollars là-dedans !

- No, ruppees … only ruppees.

- De la roupie de sansonnet, t’inquiète Gilbert, ça fait à peine de quoi se payer un gueuleton à deux à la Tour d’Argent.

- Ou une vingtaine à la meilleure table de Bruxelles.

- Je suis wallonne, moi ça serait plutôt Liège.

- Y’a des restaus chez vous ?

Leur décision était prise, il leur restait juste à décider quand. Un détail, ou un obstacle de taille, Clément. La période était favorable, avec une météo plutôt calme, et Galzen était libre de tout engagement jusqu’à la fin du mois. Ils se donnèrent trois jours pour confirmer, trois jours pour laisser la mousson se lever dans un couple.

Ils rangèrent assez vite cet aspect désagréable de leur virée à deux, d’autant que le solide montagnard venait de lever son index, qu’il faisait tourner assez rapidement.

- Rakshi !

Une bouteille arriva rapidement sur la table, ainsi que quatre verres de taille modeste. Une fraction de seconde plus tard, Galzen les avait remplis à ras bord. Il prononça quelques mots incompréhensibles, surement du Tamang, mais bien aidé par le contexte, chacun put les traduire facilement. Quelque chose comme « santé », ou « à la vôtre ». Il avala le breuvage en moins de temps qu’il leur en fallut pour répéter la formule magique. C’était une gnole artisanale, un alcool de riz qui ne manqua pas de leur décaper l’œsophage. Après le deuxième « cul-sec », ils ralentirent le rythme. Mais pas lui. En moins de dix minutes, il tomba la bouteille.

Le diner qui suivit eut le mérite de les faire redescendre un peu, épongeant leurs papilles plus qu’il ne les ravit. Ils pensaient que les choses allaient tranquillement se terminer, mais comprirent leur erreur quand ils virent à nouveau son index tournoyer en l’air. - Rakshi !

- Oh non, c’est pas possible, il est malade ce mec !

- En plus, on va claquer plus d’oseille en gnole que pour le Yala.

- T’inquiète, ici ça coûte moins cher qu’un tube de dentifrice.

- Ca tombe bien, j’ai oublié le mien à l’Avaatar.

Une fois le flacon à sec, Galzen repartit frais comme un gardon. Il souriait, laissant apparaitre une dentition aussi blanche et parfaite que son visage était basané et fripé.

- See you soon.

- Bye, see you.

- And thanks you.

- For rakshi ?

- T’as vu ses chicots ?

- Franchement, je vais arrêter le dentifrice.

Et il partit en riant, suivi de peu par ce pauvre William, dont le sens de l’équilibre semblait légèrement perturbé.

- Plus facile de monter au Yala que de descendre le Rakshi, c’est moi qui vous l’dis.

- Ca va, tu veux qu’on te raccompagne à ta piaule ?

- Tu rigoles, j’y suis presque.

Il titubait, se raccrochait aux murs, mais se dirigea globalement vers sa chambre qui heureusement, se trouvait au rez- de- chaussée.

Ils furent heureux de se retrouver tous les deux, payèrent, et sortirent prendre l’air. Même s’ils étaient moins atteint que leur convive, rejoindre leur hôtel tiendrait plus de l’expédition que de la balade digestive. Ils partirent dans une direction qu’ils croyaient bonne, et après deux ou trois hésitations, Gilbert fut bientôt persuadé de retrouver le chemin qu’il avait emprunté le premier jour. Rassuré, il accéléra un peu, Isabelle se laissait conduire, bien accrochée au creux de son coude, presque blottie contre lui. Ils étaient bien, n’avaient pas grand-chose à dire, unis par cette main pourtant si douce.

- Trop fort, j’ai reconnu ce petit temple à droite, juste après la fontaine.

- Je suis fière de toi, perso je ne capte pas grand-chose.

- Il suffit d’aller au bout de cette rue, de prendre à droite, et hop, c’est dans la poche ! C’est ce qu’ils firent globalement, mais le résultat ne fut pas des plus convaincants.

- Finalement, on aurait peut-être dû prendre à gauche…ou même tourner avant, au croisement…

- T’es perdu mon ptit chéri ?

- Non je maitrise, on va prendre la prochaine, en face, et on rattrapera la grande artère qui mène à Durbar.

Une demi-heure plus tard, ils pédalaient toujours dans la semoule. C’était normalement le sketch classique pour qu’un couple s’engueule. Celui qu’on a tous vécu, bien calé dans la banquette arrière de la berline familiale, quand on compte les points d’une terrible guerre parentale. Sans doute qu’au fond, ils n’étaient pas si mécontents que ça de faire durer ce moment d’errance merveilleuse. Une errance qui ne les mena pas plus à l’Avaatar qu’ailleurs, ce qui en principe est sa raison d’être.

Ils s’arrêtèrent, à moitié hilares, leurs visages se rapprochèrent, presque à se toucher, et ils se sourirent. Un trouble assez perceptible empêcha leurs lèvres de franchir les quelques centimètres qui les séparaient. Ils repartirent, vagabondèrent au gré des ruelles, ils avaient abdiqué, plus de cap, en route pour nulle part. Quelques temps après, des minutes sans doute, ils se retrouvèrent à la case départ, devant le Buddah qu’ils avaient quitté depuis un bon moment.

Ils ne concertèrent même pas, prirent une chambre et montèrent tous les deux. Clément dormait, à poings fermés, dans des draps moins propres qu’il ne pouvait le croire.

SECONDE PARTIE

Les voyages sont fortement associés à cette sensation d’yeux qui piquent et d’odeur d’hydrocarbures. Comme si l’extraordinaire ne pouvait se mériter sans mettre les mains dans le cambouis.

Petit, sa mère le réveillait avant l’aube, et l’accompagnait avec douceur sur la banquette arrière d’une berline plus familiale que puissante, où un nid douillet de coussins et de couvertures l’attendait. Le moteur tournait déjà, troublant à peine la quiétude de cette fin de nuit estivale. Il fermait les yeux mais en aucun cas ne s’endormirait avant d’avoir passé le péage, sésame de cette terre promise, faite de cigales et de senteurs de pinède.

Pour les yeux, pas de doute ils piquaient comme il faut, comme après une nuit cruellement interrompue alors que vous venez à peine de sombrer dans un sommeil de plomb. Et pourtant aucun des deux n’avait profité de l’occaz pour se laisser aller et succomber à ce qui était plus que tentant. Ils avaient du temps pour voir si un plan B pouvait gagner un cran dans l’alphabet. Quant à une place, bien calée entre le P et le R, là-aussi on verrait plus tard…

Celui qui part en voyage fuit parfois quelque chose ou quelqu’un, quelle que soit sa destination. Les choses étaient allées si vite qu’Isabelle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Son couple semblait solide, équilibré, avec des projets plein les cartons, et pourtant, elle avait été immédiatement bouleversée par la candeur de Gilbert, éprouvant pour lui une bienveillance quasi maternelle. A priori pas de quoi quitter son ours des Ardennes, même si elle n’avait pas bien compris la réaction de Clément. Au départ très en colère, il avait ensuite paru s’en foutre, ce qui avait profondément déstabilisé la jeune femme. Sans doute s’attendait-elle à ce qu’il lutte de toutes ses forces pour elle. Assez fataliste, elle avait fini par se dire qu’ils verraient bien dans une dizaine de jours, à leur retour.

Gilbert, lui, n’avait pas de cas de conscience à se coltiner. Il n’avait personne à quitter, et Clément n’était pas un ami qu’il lui faudrait peut-être trahir. Seul ce fameux regard le hantait quand il se retrouvait seul, celui d’une chimère qui avait fait entrer les regrets dans sa vie.

L’aurore commençait doucement à éclaircir la pénombre quand ils sortirent de l’hôtel. Un véhicule en marche les attendait, vrombissant et répandant sans complexe un subtil mélange de fuel et d’huile de moteur. Le chauffeur sortit et vint chaleureusement les saluer, son sourire laissa apparaitre des dents si blanches qu’ils les reconnurent aussitôt.

- Good morning sirs!

- Good morning Galzen.

- Everything is ok?

- Yes.

- So, let’s go to Syabru Bensi.

- How long is it?

- Ten hours, if there is no problem.

Ils posèrent leur sac à l’arrière d’un combi Volkswagen sorti tout droit de la préhistoire. Isabelle ne se fit pas prier pour s’allonger sur le sky bien frais de la banquette du milieu. Il ne lui fallut pas longtemps pour reprendre une nuit si brutalement interrompue. A peine le temps de s’aménager une couchette confortable avec les duvets qu’elle avait trouvés, elle écrasait comme un bébé tellement emmitouflé dans son berceau qu’on ne voyait qu’un bout de mèche blonde qui dépassait. Le ronron métallique du moteur couvrait largement sa respiration, ce qui priva les autres d’un remarquable concert de ronflette.

Gilbert vint s’installer devant à côté du guide, en se disant qu’il aurait bien le temps d’émigrer derrière le moment venu. Ils ne croisèrent pas âme qui vive et furent rapidement sortis de Katmandu, sur une route qui n’avait pas grand-chose de la Nationale 7. Pittoresque, tortueuse, d’une largeur variable et d’un revêtement si aléatoire qu’il serait plus correct de parler de piste. Le jeune homme compris assez vite que le péage de son enfance ne serait pas pour cette fois.

L’industrie automobile d’outre-Rhin est plus réputée pour sa robustesse que pour la souplesse de ses suspensions, ce qui en principe donne un confort un peu rigide, bien loin des DS ou 2CV, célèbres tires à Dédé. Mais là, l’état de la route donnait une note assez peu reposante à la virée. Un florilège de nids de poules, de pierres de tailles diverses, d’ornières de boue séchées et de surprises aussi folkloriques que diverses : troupeaux de chèvres, véhicule arrêté au milieu de la route, tronc d’arbre ou carcasse de Yak…

Cet exotisme aurait pu tranquillement dépaysant, bien loin des standards routiers du vieux continent. Mais c’était compter sans Galzen, qui décidément avait plus d’une corde à son arc. Le bougre n’avait pas qu’un foie en béton, il avait aussi une semelle de plomb. C’était juste incroyable, son pied semblait ne pas connaitre la pédale de frein. Autant dire que Gilbert vécut une course automobile titanesque, avec au volant, un pilote qui aurait fait passer Jean-Pierre Beltoise pour un premier communiant qui s’essaye au karting. Incroyable. Le Tamang enchainait les spéciales d’un rallye sans fin, sans montrer le moindre signe de fatigue ou d’anxiété, impassible, son regard de Condor fixé à la route, quelques mètres devant lui.

Une machine indestructible qui finit par banaliser l’invraisemblable. Dès les premiers hectomètres, le jeune homme se crispa, eut vraiment peur de finir dans le ravin, et ses tripes durent en payer le prix. Au détour d’un virage, il fallut brutalement piler devant un rocher qui n’avait pas grand-chose à faire sur la route, ce qui lui donna le temps et l’occasion de poser une gerbe qui le délestât de son angoisse.

Quoi que pas totalement détendu, il finit par ne plus avoir peur, ayant une confiance totale dans son pilote, comme si, malgré des conditions dantesques, il ne pouvait rien leur arriver. Un peu comme une protection divine qui leur permettrait d’arriver à bon port.

Isabelle était loin de tout ça. Bien recroquevillée derrière eux, elle continuait d’écraser sans faiblir. Un dodo si lourd qu’elle ne saurait jamais de quoi elle avait rêvé.

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