HIBERNATUS


La piste suivait précisément le flanc de tous les reliefs qui se présentaient, ce qui lui donnait le charme de la découverte et de la surprise permanente, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Chaque centimètre devait se mériter, et si le Fangio népalais n’avait pas eu le manche du combi entre ses mains calleuses, l’énormité du trajet aurait pu saper le moral le plus guilleret. S’endormir dans ses conditions était plus qu’incertain, mais Gilbert se sentait bien, en confiance malgré les aléas du parcours. Il y avait quelque chose d’évident, presque une harmonie, dans le rythme infernal de Galzen qui finalement semblait totalement en contrôle. Le jeune homme était en sécurité, comme quand son papa enquillait sans faiblir les kilomètres qui les séparaient de l’Aquitaine.

On passait parfois dans des hameaux isolés, avec des fermes souvent rustres, quelques cabanes. On était encore assez loin des premières pentes montagneuses et des vallées encaissées. Le minibus progressait inexorablement à travers un enchainement de collines et de vallons, propices à un paysage agricole de cultures en terrasses, avec des murets en pierre ou quelquefois en boue séchée.

Au départ plutôt fraîche, la température avait fini par atteindre un niveau proche de l’étuve. Les rillettes, délicates il y a quelques minutes encore, avaient perdu tout complexe et chacun de ses pores alimentait une moiteur généralisée.

Galzen, malgré un épais pull en laine de yak et une direction assez peu assistée, restait sec comme un gâteau du même nom. L’étudiant se retourna pour prendre dans son sac de quoi s’éponger, la jeune femme dormait toujours à poings fermés. Elle avait juste écarté le duvet, enlevé son pull et déboutonné son Levis, il fut frappé par la blancheur de sa peau. Il sourit et se dit qu’avec un peu de chance, dans quelques degrés, elle finirait son strip-tease somnambule.

Les fossés se faisaient ravines, le sauna allait bientôt atteindre une température à trois chiffres mais le tempo du pilote, lacet après lacet, faisait l’effet du ronron puissant d’un gros chat.

Des dizaines de bouts rouges alimentaient un nuage de fumée stagnante, mais il avait presque froid. Il faisait assez sombre, à peine de quoi soustraire son corps d’étudiant plus que d’athlète du regard moqueur des autres clients. Il frissonnait. Cet établissement tenait plus de la brasserie parisienne que du bain maure. Il se sentait mal à l’aise, à la limite de l’étouffement, quand une silhouette qui lui semblait familière s’approcha de lui et lui prit les mains, avec ferveur et douceur.

C’est au moment précis où il s’endormait que le pochard des cimes décida de faire une pause, après au moins cinq heures de rallye, dix ans avant le Paris / Dakar . Se réveiller dans ces conditions fit peser une chape de plusieurs tonnes sur les épaules de Gilbert. En général, ça le rendait d’une humeur massacrante. Presque de nature à mal parler à sa mère, quand elle tentait de le sortir d’un sommeil de plomb et lui suggérait, pourtant gentiment, de quitter le canapé familial pour rejoindre sa piaule.

Mais la vision d’Isabelle lui souriant, ses yeux bleus à peine ouverts sous une sorte de nid de cigogne invraisemblable lui interdit toute manifestation désagréable. Au contraire, il lui répondit par un sourire plus timide, mais un sourire quand - même.

- Où sommes-nous, je crois que je me suis assoupie ?

- Nulle part je crois, mais en route.

- Super précis comme indication routière !

- Avant tout, tu devrais te regarder dans le rétro.

Elle éclata de rire en hissant son visage au-dessus des banquettes.

- Quel brushing !

- Un nid, que dis-je, une botte de paille.

- Pourquoi pas une meule de foin…

De retour, Galzen les sortit de leurs considérations pastorales. Il leur tendit une gourde, un air malicieux exhibant ses dents décidément toujours aussi blanches.

- Rakshi ?

- Heu merci, ça va aller ?

- Thank - you.

- No I’m joking, just water, you must drink.

Ils se jetèrent dessus comme les morts de soif qu’ils étaient.

- Are you hungry ?

- En colère ou affamés ?

A peine le temps de comprendre, le guide avait déjà redémarré le minibus. Ils avaient tellement soif qu’ils ne surent jamais s’ils avaient faim. Il leur fit comprendre que s’ils voulaient pisser un coup, c’était pour maintenant, ou ça serait plus acrobatique une fois repartis. Ces trois minutes d’arrêt, peut-être cinq, n’avaient pas coupé le rythme du népalais qui repartit aussitôt au mastic, sans aucun état d’âme, semblant connaître par cœur chaque caillou, la plus petite bosse ou le moindre creux qui se présentait à lui.

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