HIBERNATUS SECONDE PARTIE

SECONDE PARTIE

Les voyages sont fortement associés à cette sensation d’yeux qui piquent et d’odeur d’hydrocarbures. Comme si l’extraordinaire ne pouvait se mériter sans mettre les mains dans le cambouis.

Petit, sa mère le réveillait avant l’aube, et l’accompagnait avec douceur sur la banquette arrière d’une berline plus familiale que puissante, où un nid douillet de coussins et de couvertures l’attendait. Le moteur tournait déjà, troublant à peine la quiétude de cette fin de nuit estivale. Il fermait les yeux mais en aucun cas ne s’endormirait avant d’avoir passé le péage, sésame de cette terre promise, faite de cigales et de senteurs de pinède.

Pour les yeux, pas de doute ils piquaient comme il faut, comme après une nuit cruellement interrompue alors que vous venez à peine de sombrer dans un sommeil de plomb. Et pourtant aucun des deux n’avait profité de l’occaz pour se laisser aller et succomber à ce qui était plus que tentant. Ils avaient du temps pour voir si un plan B pouvait gagner un cran dans l’alphabet. Quant à une place, bien calée entre le P et le R, là-aussi on verrait plus tard…

Celui qui part en voyage fuit parfois quelque chose ou quelqu’un, quelle que soit sa destination. Les choses étaient allées si vite qu’Isabelle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Son couple semblait solide, équilibré, avec des projets plein les cartons, et pourtant, elle avait été immédiatement bouleversée par la candeur de Gilbert, éprouvant pour lui une bienveillance quasi maternelle. A priori pas de quoi quitter son ours des Ardennes, même si elle n’avait pas bien compris la réaction de Clément. Au départ très en colère, il avait ensuite paru s’en foutre, ce qui avait profondément déstabilisé la jeune femme. Sans doute s’attendait-elle à ce qu’il lutte de toutes ses forces pour elle. Assez fataliste, elle avait fini par se dire qu’ils verraient bien dans une dizaine de jours, à leur retour.

Gilbert, lui, n’avait pas de cas de conscience à se coltiner. Il n’avait personne à quitter, et Clément n’était pas un ami qu’il lui faudrait peut-être trahir. Seul ce fameux regard le hantait quand il se retrouvait seul, celui d’une chimère qui avait fait entrer les regrets dans sa vie.

L’aurore commençait doucement à éclaircir la pénombre quand ils sortirent de l’hôtel. Un véhicule en marche les attendait, vrombissant et répandant sans complexe un subtil mélange de fuel et d’huile de moteur. Le chauffeur sortit et vint chaleureusement les saluer, son sourire laissa apparaitre des dents si blanches qu’ils les reconnurent aussitôt.

- Good morning sirs!

- Good morning Galzen.

- Everything is ok?

- Yes.

- So, let’s go to Syabru Bensi.

- How long is it?

- Ten hours, if there is no problem.

Ils posèrent leur sac à l’arrière d’un combi Volkswagen sorti tout droit de la préhistoire. Isabelle ne se fit pas prier pour s’allonger sur le sky bien frais de la banquette du milieu. Il ne lui fallut pas longtemps pour reprendre une nuit si brutalement interrompue. A peine le temps de s’aménager une couchette confortable avec les duvets qu’elle avait trouvés, elle écrasait comme un bébé tellement emmitouflé dans son berceau qu’on ne voyait qu’un bout de mèche blonde qui dépassait. Le ronron métallique du moteur couvrait largement sa respiration, ce qui priva les autres d’un remarquable concert de ronflette.

Gilbert vint s’installer devant à côté du guide, en se disant qu’il aurait bien le temps d’émigrer derrière le moment venu. Ils ne croisèrent pas âme qui vive et furent rapidement sortis de Katmandu, sur une route qui n’avait pas grand-chose de la Nationale 7. Pittoresque, tortueuse, d’une largeur variable et d’un revêtement si aléatoire qu’il serait plus correct de parler de piste. Le jeune homme compris assez vite que le péage de son enfance ne serait pas pour cette fois.

L’industrie automobile d’outre-Rhin est plus réputée pour sa robustesse que pour la souplesse de ses suspensions, ce qui en principe donne un confort un peu rigide, bien loin des DS ou 2CV, célèbres tires à Dédé. Mais là, l’état de la route donnait une note assez peu reposante à la virée. Un florilège de nids de poules, de pierres de tailles diverses, d’ornières de boue séchées et de surprises aussi folkloriques que diverses : troupeaux de chèvres, véhicule arrêté au milieu de la route, tronc d’arbre ou carcasse de Yak…

Cet exotisme aurait pu tranquillement dépaysant, bien loin des standards routiers du vieux continent. Mais c’était compter sans Galzen, qui décidément avait plus d’une corde à son arc. Le bougre n’avait pas qu’un foie en béton, il avait aussi une semelle de plomb. C’était juste incroyable, son pied semblait ne pas connaitre la pédale de frein. Autant dire que Gilbert vécut une course automobile titanesque, avec au volant, un pilote qui aurait fait passer Jean-Pierre Beltoise pour un premier communiant qui s’essaye au karting. Incroyable. Le Tamang enchainait les spéciales d’un rallye sans fin, sans montrer le moindre signe de fatigue ou d’anxiété, impassible, son regard de Condor fixé à la route, quelques mètres devant lui.

Une machine indestructible qui finit par banaliser l’invraisemblable. Dès les premiers hectomètres, le jeune homme se crispa, eut vraiment peur de finir dans le ravin, et ses tripes durent en payer le prix. Au détour d’un virage, il fallut brutalement piler devant un rocher qui n’avait pas grand-chose à faire sur la route, ce qui lui donna le temps et l’occasion de poser une gerbe qui le délestât de son angoisse.

Quoi que pas totalement détendu, il finit par ne plus avoir peur, ayant une confiance totale dans son pilote, comme si, malgré des conditions dantesques, il ne pouvait rien leur arriver. Un peu comme une protection divine qui leur permettrait d’arriver à bon port.

Isabelle était loin de tout ça. Bien recroquevillée derrière eux, elle continuait d’écraser sans faiblir. Un dodo si lourd qu’elle ne saurait jamais de quoi elle avait rêvé.

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