HIBERNATUS


Il régnait une atmosphère paisible et pleine de promesses, de belles choses à venir. La montagne pesait sereinement de sa présence, renforçait le sentiment d’une harmonie qui dépassait leur petite personne, et même leur petit groupe.

Ça pouvait s’appeler le bonheur, et une vraie fraternité les habitait quand ils trinquèrent tous les six avec ce dernier shot de Rakshi. Ils gardèrent le meilleur pour la fin, et Isabelle le fixa de ses yeux bleus si clairs au moment où leurs verres se rencontrèrent.

Ils sentirent la brûlure de la gnole tout au long de sa descente.

D’un seul coup, d’un seul, l’harmonie collective et montagneuse fit place à des pensées un peu moins nobles, pas plus bouddhistes que catholiques. Gilbert fut chaud comme la braise du feu qui s’était éteint, et la lueur qu’il avait perçue dans le regard de la belle lui laissait présager une certaine réciprocité. Une main douce aux longs doigts s’était saisie de la sienne. Il eut une envie soudaine de l’embrasser, de retrouver ce souffle, mais quoique brulant de désir, il ne se sentait pas spécialement exhibitionniste.

Leurs voisins de feu de camp, jadis bons camarades, étaient devenus d’affreux voyeurs, empêchant leur désir de s’exprimer.

- Mais qu’est-ce qu’ils attendent pour aller se piauter ces lourdingues !

- Keep cool, un peu de respect pour ceux qui t’ont nourri et se sont flingués le dos pour toi.

Ils rigolèrent, ce qui mit fin au calme qui régnait dans le petit campement.

- What’s the matter ?

- No, everything is ok.

- Are you tired ?

- Not for the moment, we use to stay around the fire to look the stars.

Ils comprirent que le câlin autour de l’âtre, petit ou gros, avait du plomb dans l’aile. Il n’y avait pas de problème sur le fait que leur tente leur tendait les bras, mais ils auraient bien pris les étoiles comme témoin.

- J’suis dégouté, si ça se trouve, ils vont rester là toute la nuit.

- C’est pas bien grave, il nous reste notre petit nid.

- C’est vrai.

La légère séquence de stress avait fait place au retour de la phase si particulière qui précède la satisfaction d’un désir. De quoi se détendre à nouveau, en prenant un malin plaisir à prolonger ce moment délicieux, allongés, main dans la main.

Le feu était maintenant totalement éteint, les braises s’étaient assombries. Seule un léger filet de fumée attestait de la toute fin de parcours de cette combustion. Le ciel était d’une clarté extraordinaire, et le nombre de points lumineux, de taille et d’intensité variés, s’était multiplié de manière exponentielle. Le spectacle était extraordinaire, et sans la perspective d’un truc qui s’annonçait l’être encore plus, ils auraient pu rester là avec les népalais, les pieds sur terre et la tête dans les étoiles.

Le mieux étant souvent l’ennemi du bien, Gilbert se dit que le moment était bien choisi pour se resservir un petit shot.

- On s’en jette une dernière ?

Isabelle n’en ressentait pas l’impérieuse nécessité, mais dire non à un coup à boire n’était pas vraiment dans ses codes, voire pas du tout. Pas une pocharde, juste une nana qui ne rechignait jamais à partager un petit verre.

- Pourquoi pas, si tu en as envie.

Elle avait une jolie voix, et cet accent belge d’ordinaire assez marrant était maintenant une douce musique qui lui caressait les oreilles et lui donnait des frissons. « Si tu en as envie »…Sortie de son contexte, cette phrase résonnait comme la possibilité d’une ile, tiède et sensuelle.

Gagné par une douce euphorie, le jeune homme se leva en déployant sa longue carcasse et se dirigea d’un pas résolu vers le garde-manger, ce qui sortit Galzen de sa torpeur contemplative.

- What are you doing ?

- Last drink four us, do you want one more?

- No thanks, that’s enough.

Ce refus inattendu du pochard des glaciers le fit sourire, le rendit presque fier de lui, mais en aucun cas ne le fit hésiter. La lune s’était invitée au bal, il put revenir vers elle sans en renverser une goutte, ce qui dans l’obscurité aurait tenu de l’exploit. Elle se leva, prit le verre qu’il lui tendait en effleurant sa main.

L’alcool de riz avalé debout, ils se rapprochèrent à nouveau, se serrèrent l’un contre l’autre, et leurs bouches ne tardèrent pas à se retrouver, comme si elles ne s’étaient jamais quittées.

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