HIBERNATUS


Ce matin-là, une fois n’est pas coutume, c’est le joli minois d’Isabelle qui sorti le premier de la fermeture éclair des tentes, bientôt suivi par ceux de la légion népalaise. Le corps affalé qu’ils virent à leurs pieds aurait pu être celui d’un cadavre si un ronflement bien marqué ne s’en était pas échappé.

Autant dire que le réveiller ne fut pas des plus faciles.

La tentative tout en douceur de la jeune femme fut tout aussi inefficace que le secouage plus viril de Galzen. Gilbert était dans une phase de sommeil plus lourde que paradoxale.

C’est finalement la stratégie western qui s’avéra payante, quand deux cowboys plongent la tête d’un pochard ivre mort dans un abreuvoir pour le sortir du coaltar, après que John Wayne l’ait mis KO d’une droite de forain.

Deux porteurs le trainèrent et placèrent sa tête tout au bord du ruisseau et Isabelle lui aspergea délicatement le front d’une eau plus que bien fraîche. Son visage sembla s’animer, son œil droit s’ouvrit péniblement tandis que le gauche tremblotait, comme s’il lui fut impossible de faire de même.

Une fois fait, le regard qui la dévisageait fut plus bovin que lumineux, un peu comme les têtes de veau qu’on trouvait sur l’étal du boucher, mais sans le persil. Les neurones de son cerveau avaient du mal à se reconnecter, sa bouche resta entrouverte, comme si un son attendait pour en sortir.

Il avait l’air hébété, voir stupide, ce qui était sensiblement la même chose.

Les premiers mots arrivèrent enfin, péniblement, mais ils furent à peu près articulés.

- Quelle heure est-il ?

- 5H15, un vraie grasse-mat.

- Putain, il est tôt.

- Ca va toi ?

- J’ai connu des réveils plus légers.

- Tu m’étonnes, tu nous as vraiment fait peur cette nuit.

- J’ai une barre de fer à la place de la tête et surtout, j’ai l’impression d’avoir un sac de plâtre au fond de la gorge. J’ai une de ces soifs !

- J’te sers un petit thé, et je demande un cachet d’aspirine à Galzen, il doit bien avoir ça en magasin.

- Merci, t’es adorable.

A 6H00 très précises, ils étaient en route pour le village de Langtang, distant de 11 km et à 1000 mètres plus haut, ce qui, pour ceux qui suivent un peu, nous amène à l’altitude de 3500 mètres.

Le guide ouvrait la route, Gilbert s’engagea derrière lui, en suivant son rythme dès le départ malgré des jambes plus que cotonneuses. Isabelle fermait la marche et le suivait avec une facilité aussi déconcertante que celle d’un toutou au bout de la laisse d’une grand-mère qui fait de la rétention d’eau.

Les porteurs étaient restés pour démonter le campement et partiraient plus tard. Ca ne les empêcherait pas de rapidement les doubler, comme des Porsche dans une course de 2CV, et de préparer leur déjeuner avant qu’ils n’arrivent à la pause.

Tout comme le jour d’avant, c’était encore une montée régulière le long des gorges, avec des paysages et une végétation identiques. La belge marchait et grimpait comme une fleur, et venait régulièrement à sa hauteur prendre de ses nouvelles.

- Alors, ça va, pas trop dur ?

- Franchement mieux que si ça avait été pire.

- ???

- Non ça va mieux que je n’aurais pu l’imaginer.

- Et ta tête ?

- Plus de coups de gongs, merci l’aspirine.

Elle lui fit un bisou sur la joue et reprit sa place derrière lui, légère et agile comme un cabri qui virevolte de pierre en pierre, émerveillée par la moindre roche ou plante qui se présentait à eux.

Gilbert, lui, avait les jambes lourdes, et il galérait pour suivre Galzen, qui pourtant y allait mollo, juste de quoi arriver à midi à Gara Tabella, pour la pause déjeuner. Il était en sueur et ne regardait pas autre chose que les pas du guide, imperméable à la beauté de ces gorges.

C’est à peine si ce geste tendre le fit sortir de pensées moins guillerettes que celles de la veille. Tête baissée, les yeux dans les pompes qui le précédaient, Il s’était mis en tête que son épisode nocturne avait sans doute refroidi Isabelle.

Un peu comme dans le principe des vases communicants, c’est Ester qui était réapparue, sans qu’il ne l’invite et sans crier gare.

Pourquoi lui avait-elle demandé de venir au Népal ?

Que pouvait-elle attendre de lui ?

Et surtout, il se demandait où elle pouvait bien être en ce moment et ce qu’elle pouvait bien faire, si quelqu’un lui tenait le bras ou partageait ses nuits.

Si ça se trouve, elle était là, quelque part dans ces montagnes.

Il releva le regard alors qu’ils entraient dans une épaisse forêt, et entendit Galzen qui leur annonça que c’était le début du Parc National du Langtang. La vallée s’élargissait et s’était ouverte sur de majestueux paysages montagneux, avec plusieurs hauts sommets, dont le plus proche était le fameux Langtang Lirung, qu’ils avaient déjà aperçu, et qui maintenant se dressait devant eux.

Bientôt ils furent à Ghora Tabella, et purent se poser au bord du ruisseau qui faisait comme une plage assez large baignée de soleil. Il se rendit compte qu’il n’avait même pas remarqué les porteurs qui les avaient dépassés depuis plus d’une heure.

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