HIBERNATUS


Passé le rituel du thé et des biscuits, le riz qui suivit, sans surprise, fut accueilli comme un poulet-frites le dimanche midi par un gamin qui n’a pas pris son petit dèj.

Galzen était décidément quelqu’un qui, à défaut de sac, avait plus d’une facette à son personnage.

Non seulement il était une machine infernale à piloter des heures sur des pistes défoncées, à escalader des montagnes toutes plus hautes les unes que les autres et à boire des coups, mais en plus, il avait son petit humour.

- Do you want some spicy sauce or hot pepper with your rice?

Dans un premier temps, Gilbert eut un peu de mal à encaisser la malice du népalais, tant le souvenir de sa nuit agitée était encore présent. Comme une morsure encore cuisante, pas cicatrisée, une mémoire viscérale de la souffrance.

Par réflexe, il faillit l’insulter en français, et le fait de chercher ses mots en anglais lui permit de prendre un peu de recul. Le hasard faisait bien les choses, et il eût ainsi l’occasion inespérée de respecter le précepte de sa grand-mère qui lui disait souvent de tourner sept fois la langue dans sa bouche avant de parler.

Il pût même se faire la réflexion que la sagesse populaire abusait du chiffre sept, sept ans de malheur, sept ans l’âge de raison,…

- Yes, but not the kid’s one. Today, I want to try the adult kind.

- Alone or with a glass of Rakshi?

- A glass? No, give me the bottle.

Ils rirent tous de bon cœur, comme pour exorciser le démon responsable de cette terreur nocturne. Une franche rigolade, rien de tel pour ne pas s’apitoyer sur le sort d’un pauvre type qui quelques, heures plus tôt, se baladait à quatre pattes en posant gerbe sur gerbe, quand ça n’était pas pêche sur pêche.

Et le plus drôle dans tout ça, c’est que le programme initialement prévu cette nuit-là n’était pas celui-là, mais alors pas du tout.

Gilbert était affamé, il ingurgita son riz aux lentilles biquotidien en moins de temps qu’il faut pour le dire. Et sans écouter sa grand-mère qui là-encore, lui conseillait sagement de manger lentement, de bien mâcher avant d’avaler.

Les autres avaient à peine entamé leur assiette qu’il en quémandait une deuxième.

Il avait tellement faim que ce fut de loin le meilleur dhal du monde, bien plus savoureux qu’au Portugal où on en mangeait plus que rarement. Ce fut même l’un des meilleurs déjeuners de sa vie, presque aussi bon que celui de la communion de son cousin, avec un jambon en croûte sauce madère dont il se souvenait avec des larmes dans les yeux.

Sa troisième assiette fut finalement la dernière.

- Et bien, tu avais faim mon cochon !

- Et encore, il n’y avait pas de jambon en croûte.

- Moi je rêve plutôt d’un gros steak.

- Tu peux en avoir un, il suffit de tuer un yak.

- Couillon !

- Toi-même.

- Et devine avec quoi je le veux ?

- Je sais pas moi, une bonne sauce madère ?

- Mais non réfléchis un peu…, des frites.

- C’est vrai, j’oubliais que tu étais belge.

L’aspect immuable du programme prévoyait une demi-heure de repos avant de repartir. Le temps pour eux de se poser un peu, et de faire la plonge pour les népalais.

Idéal en tout cas pour renouer avec une histoire perturbée par ces quelques contretemps physiologiques. Il lui fallait juste restaurer une confiance mise à mal par sa nuit inconfortable.

Comme la veille, ils s’allongèrent tous les deux sur ce qui était presque une plage au bord de la rivière. Il n’osait pas refaire le premier pas, il lui fallait juste laisser faire et voir si elle se rapprochait de lui, ou mieux, si elle lui prenait la main. Quant à l’embrasser, il n’osait en rêver.

Son cœur battait la chamade lors de secondes d’attentes qui parurent interminables. Il s’en remettait au destin et attendait fataliste qu’elle agisse, ou pas, sans savoir quel serait son sort.

Des bruits de conversation le sortirent de cette torpeur contemplative. Une voix qu’ils ne connaissaient pas sembla interpeler le groupe des tamengs qui s’activait à quelques mètres de là.

Ils se levèrent et virent un garçon à peine sorti de l’enfance qui leur tendait ce qui paraissait être une enveloppe.

- What’s up, who is he ?

- He is a messenger, he has a letter for you.

Il remit le papier à Isabelle qui en lut rapidement les premiers mots.

Son visage si souriant se ferma.

- Qu’y a-t-il, rien de grave j’espère ?

- Je ne sais pas, c’est Clément…

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