TONTON RENÉ


Pas de GPS dans sa berline du siècle dernier, pas de téléphone pour se renseigner sur la durée du retour au bled. Tout le monde devait maintenant être réveillé chez lui, et les abords du sapin devaient maintenant ressembler à un champ de bataille jonché de cadavres de papier.

Certains indices tendaient à prouver que le bouchon était colossal, de nature à passer du temps dans la bagnole.

Il changea de station, non pas pour entendre Tino Rossi, mais plus pour glaner quelques infos routières. Il tomba sur un best off qui retraçait la saison de foot.

- Le PSG est en tête ?

- Ah tu es réveillé !

- Et l’OM, ils font une bonne saison.

C. n’était pas un proprement parler un passionné de ballon rond, et encore moins un supporter. Mais curieusement, depuis l’adolescence, il écoutait des émissions de foot à la radio. S’endormir avec était devenu un rituel quotidien. Depuis deux ans, il était tombé complètement à croc d’un chroniqueur qu’il trouvait brillant, à tel point que sans vraiment le chercher, il avait suivi cette demi-saison.

Il fit le récit de ce qui s’était passé sur les pelouses de Ligue1 depuis le mois d’août, aussi précisément qu’il le pût. De temps à autre, il glissait un petit commentaire, sans se prendre pour son idole radiophonique.

Son oncle ne répondait pas, il écoutait, heureux comme un enfant à qui on raconte une belle histoire. Pas persuadé toute à l’heure, il était maintenant sûr de ce qu’il voyait sur son visage : un large sourire.

Sur la route, ça ne s’arrangeait pas vraiment, ils n’étaient pas les seuls à arpenter l’asphalte à une vitesse qu’il valait mieux calculer en centimètres / heure.

L’occasion idéale de revenir sur une saison de cyclisme dominée par un britannique asthmatique. Comme jadis le grand Miguel Indurain qui avalait les lacets du Port de Larrau comme si c’était une colline du Loir et Cher, il est vrai sans la boue.

Il n’était pas question ici d’aborder l’aspect pharmaceutique ou mécanique de la petite reine, mais le trafic ne s’arrangeait pas, un cyclotouriste du dimanche aurait roulé vingt fois plus vite qu’eux, même avec de l’eau claire dans son bidon.

Tonton René s’était rendormi, la tête tout près des étoiles, sur les pentes escarpées d’un col hors-catégorie.

C. en avait marre de ce bouchon. Sans trop savoir pourquoi, il prit à gauche une rue qui, si elle ne menait nulle part, paraissait dégagée.

Il roula à l’instinct, sans but précis, avec pour seule idée de ne pas se faire piéger derrière une file de bagnoles au ralenti.

Pas vraiment la clé des champs, plutôt celle des rues de banlieue, toutes plus quelconques les unes que les autres, quand elles n’étaient pas sinistres. Au bout de quelques minutes, un miracle écologique survint sans qu’on puisse s’y attendre, ils traversaient ce qu’il fallait bien appeler une forêt.

Un soleil pâle et timide sembla apparaitre à travers une grisaille aussi tenace que désespérante.

Au détour d’un bosquet, il aperçut un panneau annonciateur d’une autoroute. LYON, quatre majuscules blanches sur fond bleu. Sans réfléchir plus que ça, il s’engagea sur la bretelle avant de s’arrêter au péage. Heureusement qu’il n’avait pas oublié son larfeuille, il put en sortir son sésame doré, celui qui lui ouvrait les portes de la capitale des Gaules.

Au moment où il récupérait sa précieuse petite carte, il entendit son passager lui demander doucement :

- Où est-on ?

- T’inquiète pas, je t’emmène sur le Galibier !

L’horloge de sa vieille voiture était HS depuis bien longtemps et il n’avait pas son téléphone. C’est la dalle qui le tenailla et lui annonça qu’il devait être midi bien tassé.

Vingt-sept kilomètres plus loin, il s’arrêtait dans une station, l’idéal pour se ravitailler après avoir fait le plein.

- Tu as faim Tonton ?

- Oui.

- Tu veux quoi ?

- Une crème à la vanille.

Quelques minutes plus tard, les deux hommes se retrouvaient sur les sièges avant pour un repas de Noël assez inédit.

Il dévora son triangle au saumon et ses rondelles de concombre, le tout arrosé d’un capuccino arôme noisette.

Il l’engouffra en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, puis se rendit compte que son voisin n’avait pas commencé.

Il se souvint qu’aux Fleurs bleues, il avait assisté à une scène surréaliste durant laquelle sa tante lui avait fait manger un flanc à la petite cuiller.

Il en fabriqua une de fortune avec l’emballage du sandwich et put nourrir le vieillard, qui souriait comme un bébé.

Il essuya la quasi moitié de la crème qui avait raté sa cible et atterri sur son pull avec son chiffon à tout faire, parfois le niveau d’huile.

On était loin des sept mille calories au programme du repas qu’il avait raté. Hormis quelques perturbateurs endocriniens, le tarif ne devait pas dépasser les mille, et encore à deux.

Un 25 décembre frugal, heureusement qu’il avait fait quelques réserves pendant le réveillon.

Pour ne pas avoir à s’arrêter dans quarante minutes, ils prirent la décision raisonnable de soulager une prostate qui n’était plus celle de jeunes hommes.

Il eût la flemme de sortir le fauteuil et tout le tintouin.

Il appuya son oncle contre la voiture, et ils se soulagèrent contre la voiture d’à côté.

Là encore, tout se passa au mieux si n’on était pas trop regardant sur les quelques éclaboussures. Jusque au moment où ils se rendirent compte qu’il y avait quelqu’un dedans…

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