TONTON RENÉ


Pousser la porte d’entrée des Fleurs bleues, joyeuse maison de retraite d’une charmante bourgade parisienne, était moins anodin que faire de même avec celle d’une boulangerie.

- Une tradition s’il vous plait.

- Celle-là ?

- Non, moins cuite si vous avez.

Le défilé qui vous accueillait n’avait rien de la fashion week. Moins de strings ou de talons aiguilles que de robes de chambre moltonel et de déambulateurs.

Le seul point commun avec leurs collègues de chez Dior, c’était ce regard vidé de toute humanité que les mannequins Blanche Porte vous adressaient. Une chaleur humaine et une joie de vivre communicatives, l’œil vif et plein d’espoir de l’ovin qui prend le camion qui l’emmène pour une visite guidée de Montauban. Son pont vieux, son musée Ingres, sa place Nationale et ses abattoirs.

Autant dire qu’une fois cette fameuse porte franchie, il fallait sérieusement se détendre pour fendre cette cour des miracles d’un pas assuré et bienveillant.

- Bonjour Monsieur…Bonjour Madame…

La réponse à votre salut poli, parfois presqu’amical, était une option d’autant plus rare que vous arriviez pendant le goûter. L’éclair au chocolat ou le baba au rhum qu’ils avaient dans l’assiette était, pour les pensionnaires, une affaire beaucoup trop sérieuse pour répondre au bonjour d’un inconnu. Ils semblaient ne faire qu’un avec leur pâtisserie. Une fascination hypnotique qui leur interdisait de lever les yeux et quitter leur trésor, ne serait-ce que quelques instants.

Heureusement, celle qui se trouvait derrière le comptoir finissait parfois par délaisser son passionnant magazine pour vous sauver de ce grand moment de solitude.

- Bonjour Madame.

- Bonjour Monsieur.

- La chambre de Monsieur D.?

- La 217, au 2e, l’ascenseur est sur votre droite.

- Merci.

Tonton René n’avait jamais été à proprement parler un joyeux drille. Une moustache, de fines lunettes de métal et une chevelure brune toujours impeccable, les occasions d’entendre sa voix grave et posée étaient rares dans les repas de famille. De temps en temps, entre deux plats moyennement diététiques, il se marrait parfois à des conneries qui pouvaient circuler entre les convives. Un rire contenu et élégant, jamais trop fou.

Mettre la main à la pâte n’était pas trop dans ses habitudes, faute à une culture latine où comme le chantait Enrico, on laisse plutôt les femmes les mettre dans la farine. D’une part c’est mieux que d’y coller son nez, mais surtout, ça donnait une dimension cérémoniale quand il découpait le gigot, ouvrait les huitres ou une bonne bouteille.

C’était un homme minutieux, dans son travail comme dans ses passions, la pêche et la petite reine. Il ne lésinait pas sur le matériel, à tel point qu’il était à la pointe du progrès technique. Son garage était un véritable atelier dans lequel il entretenait méticuleusement son matériel avec autant d’amour que d’expertise. Tout était bien propre et rangé, pas un rayon voilé ou un câble détendu, les roulements à billes étaient bien graissés.

Qu’il aille pédaler ou taquiner le goujon, ça n’était jamais en touriste. L’oncle René était un amateur éclairé, souvent équipé comme un professionnel, et ses deux passions étaient beaucoup trop sérieuses pour être traitées à la légère.

Il les vivait, à fond, des langues aussi mauvaises que cruelles auraient même pu suggérer qu’elles étaient plus que ça, qu’elles étaient sa vie.

Une grande gueule aurait pu assommer son entourage par le récit de ses exploits sur les pentes de l’Aubisque ou du Tourmalet, ou des soles de 2 kilos sorties des vagues de l’Atlantique. Mais lui ne se vantait pas. Pire, on aurait dit qu’il gardait tout ça pour lui. Silence radio sur des activités pas forcément extraordinaires, mais après tout plus captivantes que la journée de travail d’un guichetier de la CAF.

Il n’en parlait jamais, tout juste s’il répondait aux questions, sans s’étendre, souvent par oui ou par non, jamais plus de trois ou quatre mots. Personne ne saura jamais ce qui lui passait par la tête quand il enquillait les kilomètres d’asphalte ou plantait ses gaules dans le sable des longues plages des Landes, la plupart du temps aussi seul qu’un chasseur de bouquetins sur les pentes arides du Mont Elbrouz.

L’enfance de C. avait été marquée, comme celle de nombreux autres français, par certains duels homériques sur les cols mythiques du Tour de France, avant que les progrès de l’hématologie ne viennent brouiller les cartes.

Et puis un jour, un pote à lui l’avait amené à la pêche sur les bords de Seine, avec une miche de pain et une canne rudimentaire. Alors qu’il l’avait dans la main, le bouchon avait subitement plongé, avant qu’un poisson aussi gros que mystérieux n’embarque la ligne dans les eaux grises du fleuve. Du coup, les trois années qui avaient suivi, il s’était mis sérieusement à traquer les perches, gardons et brochets qui parfois, avaient la bonne idée de mordre à son hameçon. Capitaine Achab de banlieue fasciné par son Moby Dick de pacotille.

Et pourtant, tonton René avait dans ses bagages largement de quoi alimenter l’imaginaire effervescent du jeune homme. Malheureusement, ça n’était pas un grand communicant. Un taiseux vivant sa vie tranquillement, pas forcément emballé par le fait d’entretenir une lueur dans l’œil émerveillé d’un ado, accessoirement pas trop boutonneux.

Ado qui du coup se privait de récits merveilleux, mais un peu moins de blanquette de veau, dont il se resservit une nouvelle assiette. La troisième, légère, juste avec quelques pommes de terre. Et un peu de sauce…

Ça faisait plusieurs mois que son oncle s’était installé dans cet établissement médicalisé et néanmoins assez peu comique. Il n’avait pas précisément pris cette décision de bon cœur, ni organisé son déménagement avec enthousiasme. Dire qu’on l’avait fait à sa place était sans doute plus proche de la vérité, et de l’idée qu’on se fait aujourd’hui de cette maladie. Une affection neurologique qui visiblement, grignotait le libre arbitre d’un homme qui pourtant, n’avait rien d’un petit plaisantin.

Il se disait dans la famille que son état empirait inexorablement, ce qui justifiait ce choix thérapeutique qui avait tout d’un aller sans retour.

Comme prévu, l’ascenseur s’arrêta au deuxième. Il était venu avec son père, qu’il laissa sortir d’abord. La 217 n’était pas bien loin, et bientôt, les deux hommes y entrèrent après avoir toqué à la porte. Une première fois, une deuxième, puis une troisième, sans qu’aucune réponse ne les y invite.

Les trois coups avant le lever de rideau d’une pièce moins légère que sur les grands boulevards.

La chambre était claire, spacieuse et propre. Des cadres, des lampes et un bouquet de fleur lui donnaient une touche humaine et personnelle. Une pointe bleutée rendait la peinture plus chaleureuse que le blanc immaculé des traditionnelles chambres d’hôpital.

Une large porte fenêtre bordait un grand balcon sur lequel Tonton René n’allait jamais, avec juste devant, son lit, médicalisé comme il se doit.

S’il n’avait jamais été un colosse, c’est d’un corps tremblant et très amaigri que sortit une réponse furtive et mal articulée au salut des deux visiteurs.

La bise n’ayant jamais été de mise entre les hommes de la famille, il tendit sa main large et puissante dans laquelle celle qui s’y emboita paraissait être celle d’un enfant qui avait la tremblote. Il répondit délicatement à la légère pression qu’il crut sentir.

Le « Ça va ? », qui machinalement sortit de sa bouche ne reçut pas d’autre réponse qu’un regard qui en disait long sur la confiance que son oncle avait dans la vie.

Le dur à cuire qu’il pensait parfois être n’y résista pas, il dut faire mille efforts pour ne pas éclater en sanglots. Une boule remonta d’un coup de son ventre pour se loger au fond de sa bouche, l’obstruant, bloquant toute possibilité de sortie du moindre mot.

Il afficha un sourire plus que niais, avant de se retourner et de faire comme s’il devait finir la visite de la pièce.

Son père, qui pourtant n’avait pas la réputation d’un fin psychologue, mis fin au malaise en engageant la conversation.

- T’as vu, je suis venu avec C.

- Ouais.

- Il fait moins froid aujourd’hui.

- Tu peux m’aider à me redresser ?

Il prit son beau-frère dans ses bras et le remit dans une position moins tordue.

La suite ne fut pas beaucoup plus légère, et il resta quasiment silencieux. Les émotions qu’il ressentait y étaient sans doute pour quelque chose, mais finalement, il se rendit compte que durant toutes ces années, il n’avait jamais vraiment parlé avec son oncle.

Une jeune femme tout de bleu-ciel vêtue fit irruption dans la pièce, en poussant un chariot plein de biscuits.

- C’est le goûter.

- Ca va aujourd’hui ?

- Ouais.

- Il faut boire, je vous sers un verre d’eau.

- Bon ben, on va vous laisser, salut René.

- Au revoir Tonton.

Il crut déceler une lueur dans ses yeux, pas de joie, de vie.

Le temps de lui serrer la paluche, ils se retrouvèrent rapidement dans le couloir.

La lutte qu’il avait menée pendant ces longues minutes lui avait demandé pas mal d’énergie, et les larmes le prirent quand ils revinrent dans l’ascenseur. Son père le rassura en posant sa main sur son épaule.

- C’est pas facile, hein ?

- Putain, qu’est-ce que c’est dur !

Il se rendit compte qu’il n’avait jamais pleuré devant son père.

Mais le plus incroyable dans tout ça, c’est que c’était la première fois, en tout cas aussi loin que le permettait sa mémoire, qu’il lui montrait de la tendresse.

Un geste simple, pas un gros câlin.

Une simple main.

Mais tellement fort qu’il n’était plus le même homme en sortant des Fleurs bleues.

Noël approchait à grands pas, le réveillon était pour le soir même. Pas de neige au programme, juste de la grisaille et un petit crachin qu’un britannique ne renieraient pas.

Chaque famille ayant ses traditions, ça serait le soir dans la belle et le midi dans la sienne, avec environ 14000 calories à se répartir en une demi-journée. Soit à peu de choses près, ce que s’empiffre une famille du Sahel pendant un semestre. Et encore, à condition de ne pas manger une baguette au petit dèj, ni surtout, de ne pas trop taper dans les multiples boites de chocolat qu’on lui avait offertes.

La soirée avait commencé par vingt-cinq minutes de tours de pâtés de maisons durant lesquelles la berline familiale avait corsé le bilan carbone de la capitale. La place qu’ils dégotèrent avait au moins l’avantage de leur permettre une assez longue marche apéritive, puis digestive dans quelques heures. Décidément, les parisiens étaient vraiment des bobos qui n’allaient que très rarement dans les banlieues inhospitalières et moyennement catholiques. Du coup, ils n’étaient pas les seuls à avoir franchi le périph pour y fêter la venue du Divin enfant, c’est mieux avec la liaison.

C’est donc en sueur, chargé de paquets et moyennement détendu qu’il pressa la sonnette du troisième étage d’un appartement même pas haussmannien, d’un arrondissement pas si populaire que ça.

Quelques minutes plus tard, des noix de cajou, des petits boudins antillais et une célèbre boisson à bulles firent ce qui fallait pour évacuer le stress initial de cette belle soirée d’hiver.

Le retour avait été plus serein que l’aller, et après avoir commencé dans la voiture, tout le monde dormait dans la maison. Il était le seul à ne pas avoir trop sommeil. Machinalement, il ouvrit le frigo, en sortit une bouteille de Quincy à peine entamée. Armé d’un verre, d’un chèvre bien sec et d’un morceau de pain, il se posa sur son canap, non sans avoir allumé sa fidèle télé.

Pas fan des bêtisiers et autres films de circonstance, il se jeta sur un match de basket US, la compagne idéale à cette heure avancée.

De toute façon, il était bien trop tard pour la messe de minuit.

Le sommeil le prit sans trop de surprise avant qu’il ne puisse finir le dernier verre de vin blanc de Touraine.

Il faisait jour quand il ouvrit l’œil.

Son seul projet étant de rejoindre son lit, il dût d’abord péniblement déplier sa grande carcasse avant de se lever. Il s’arrêta devant le sapin autour duquel un père Noël bien généreux avait érigé une montagne de cadeaux.

Pour rien au monde il ne voulait manquer ce moment magique où ses enfants écarquilleraient des yeux encore tout collants devant un tel spectacle multicolore.

Tant pis pour sa chambre, il mit le cap sur la machine à café qui bientôt tenterait de le réveiller.

La radio distilla les nouvelles du jour, toujours sirupeuses le vingt-cinq, comme si le chômage, les tsunamis et les terroristes s’étaient donné le mot pour la trêve des confiseurs.

Au moment précis où il allait tremper ses lèvres dans la tasse, le journaliste de cette célèbre station d’information continue annonça un reportage sur le dîner dans une maison de retraite.

Tonton René !

Son oncle n’avait pas dû passer le réveillon le plus joyeux de son existence.

Cette pensée venue de nulle part lui fut d’un seul coup insupportable.

Encore dans ses fringues de la veille, il décida d’aller se rafraîchir les idées sous la douche. Mais il en sortit encore plus révolté. A peine habillé, il alla embrasser ses enfants qui écrasaient comme des bienheureux. Il prit ses papiers et la clé de la voiture, puis écrivit un petit mot sur la table :

« Suis parti chercher Tonton »

Il n’y avait pas un chat dans les rues, et moins d’une heure plus tard, il poussait à nouveau la porte des Fleurs bleues.

Son oncle ne parut presque pas surpris quand il entra dans sa chambre.

- Tu viens, on se fait une petite virée pour Noël ?

- Oui, j’ai envie d’une bûche au chocolat.

- Tu n’en as pas eu hier soir ?

- Je ne me rappelle pas.

Il prit un sac dans lequel il fourra en vrac des affaires qu’il prit au hasard dans la commode. Il le releva de son lit et l’installa comme il put sur le fauteuil roulant plié près du mur. Il lui mit sa veste sur les épaules, et se retrouvèrent dans l’ascenseur.

Il se demanda ce qu’il allait bien pouvoir baratiner à la pimbêche de l’accueil, mais la charmante hôtesse avait eu la bonne idée de quitter son poste. Ils quittèrent la place aussi facilement que d’autres entraient dans un moulin.

Le portail automatique s’ouvrit comme il se doit, les laissant tranquillement sortir du parking.

Son frêle passager ne tremblait pas, il lui sembla même percevoir un sourire sur son visage creusé. Miraculeusement, il se tenait presque droit sur son siège, comme maintenu par la ceinture de sécurité.

Les chats étaient maintenant de sortie, et les autres voitures aussi.

Ils mettraient plus temps pour rentrer qu’il n’en avait mis pour venir.

Il voulut prévenir sa famille mais se rendit compte que son téléphone était resté à la maison.

Son oncle aimait et n’écoutait plus que de la grande musique.

En quelques clics, il fût sur France musique qui donnait le concerto pour violon n°2 de Camille Saint Saëns.

- Ça te va comme morceau ?

Il n’eût pas la réponse, le vieil homme dormait comme un nouveau-né.

Sa tête s’était posée sur son épaule.

Pas de GPS dans sa berline du siècle dernier, pas de téléphone pour le renseigner sur la durée du retour au bled. Tout le monde devait maintenant être réveillé chez lui, et les abords du sapin devaient ressembler à un champ de bataille jonché de cadavres de papier.

Certains indices tendaient à prouver que le bouchon était colossal, de nature à passer du temps dans la bagnole.

Il changea de station, non pas pour entendre Tino Rossi, mais plus pour glaner quelques infos routières. Il tomba sur un best off qui retraçait la saison de foot.

- Le PSG est en tête ?

- Ah tu es réveillé !

- Et l’OM, ils font une bonne saison ?

C. n’était pas un proprement parler un passionné de ballon rond, et encore moins un supporter. Mais curieusement, depuis l’adolescence, il écoutait des émissions de foot à la radio. S’endormir avec était devenu un rituel quotidien. Depuis deux ans, il était tombé complètement à croc d’un chroniqueur qu’il trouvait brillant, à tel point que sans vraiment le chercher, il avait suivi cette demi-saison.

Il fit le récit de ce qui s’était passé sur les pelouses de Ligue1 depuis le mois d’aout, aussi précisément qu’il le pût. De temps à autre, il glissait un petit commentaire, sans se prendre pour son idole radiophonique.

Son oncle ne répondait pas, il écoutait, heureux comme un enfant à qui on raconte une belle histoire. Pas persuadé toute à l’heure, il était maintenant sûr de ce qu’il voyait sur son visage : un large sourire.

Sur la route, ça ne s’arrangeait pas vraiment, ils n’étaient pas les seuls à arpenter l’asphalte à une vitesse qu’il valait mieux calculer en centimètres / heure.

L’occasion idéale pour revenir sur une saison de cyclisme dominée par un britannique asthmatique. Comme jadis le grand Miguel Indurain qui avalait les lacets du Port de Larrau comme si c’était une colline du Loir et Cher, il est vrai sans la boue.

Il n’était pas question ici d’aborder l’aspect pharmaceutique ou mécanique de la petite reine, mais le trafic ne s’arrangeait pas, un cyclotouriste du dimanche aurait roulé vingt fois plus vite qu’eux, même avec de l’eau claire dans son bidon.

Tonton René s’était rendormi, la tête tout près des étoiles, sur les pentes escarpées d’un col hors-catégorie.

C. en avait marre de ce bouchon. Sans trop savoir pourquoi, il prit à gauche une rue qui, si elle ne menait nulle part, paraissait dégagée.

Il roula à l’instinct, sans but précis, avec pour seule idée de ne pas se faire piéger derrière une file de bagnoles au ralenti.

Pas vraiment la clé des champs, plutôt celle des rues de banlieue, toutes plus quelconques les unes que les autres, quand elles n’étaient pas sinistres. Au bout de quelques minutes, un miracle écologique survint sans qu’on puisse s’y attendre. Ils traversaient ce qu’il fallait bien appeler une forêt.

Un soleil pâle et timide sembla apparaitre à travers une grisaille aussi tenace que désespérante.

Au détour d’un bosquet, il aperçut un panneau annonciateur d’une autoroute. LYON, quatre majuscules blanches sur fond bleu. Sans réfléchir plus que ça, il s’engagea sur la bretelle avant de s’arrêter au péage. Heureusement qu’il n’avait pas oublié son larfeuille, il put en sortir son sésame doré, celui qui lui ouvrait les portes de la capitale des Gaules.

Au moment où il récupérait sa précieuse petite carte, il entendit son passager lui demander doucement :

- Où est-on ?

- T’inquiète pas, je t’emmène sur le Galibier !

L’horloge de sa vieille voiture était HS depuis bien longtemps. C’est la dalle qui le tenailla et lui annonça qu’il devait être midi bien tassé.

Vingt-sept kilomètres plus loin, il s’arrêtait dans une station, l’idéal pour se ravitailler après avoir fait le plein.

- Tu as faim Tonton ?

- Oui.

- Tu veux quoi ?

- Une crème à la vanille.

Quelques minutes plus tard, les deux hommes se retrouvaient sur les sièges avant pour un repas de Noël assez inédit.

Il dévora son triangle au saumon et ses rondelles de concombre, le tout arrosé d’un capuccino arôme noisette.

Il l’engouffra en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, puis se rendit compte que son voisin n’avait pas commencé.

Il se souvint qu’aux Fleurs bleues, il avait assisté à une scène surréaliste durant laquelle sa tante lui avait fait manger un flanc à la petite cuiller.

Il en fabriqua une de fortune avec l’emballage du sandwich et put nourrir le vieillard, qui souriait comme un bébé.

Il essuya la quasi moitié de la crème qui avait raté sa cible et atterri sur son pull avec son chiffon à tout faire, parfois le niveau d’huile.

On était loin des sept mille calories au programme du repas qu’il avait raté. Hormis quelques perturbateurs endocriniens, le tarif ne devait pas dépasser les mille, et encore à deux.

Un 25 décembre frugal, heureusement qu’il avait fait quelques réserves pendant le réveillon.

Pour ne pas avoir à s’arrêter dans quarante minutes, ils prirent la décision raisonnable de soulager une prostate qui n’était plus celle de jeunes hommes.

Il eût la flemme de sortir le fauteuil et tout le tintouin.

Il appuya son oncle contre la voiture, et ils se soulagèrent contre la voiture d’à côté.

Là encore, tout se passa au mieux si n’on était pas trop regardant sur les quelques éclaboussures. Jusqu’au moment où ils se rendirent compte qu’il y avait quelqu’un dedans…

Quelques secondes plus tard, ils roulaient à près de 130 km / h à travers une morne plaine qui pourtant n'avait pas grand-chose de picarde.

Le temps que le gars et sa charmante épouse sortent de leur une stupeur, il avait eu le temps de remballer Tonton, de prendre le volant et de démarrer, pile poil au moment où fusaient les premières insultes.

- Ben voyons vous voulez que j’vous donne un coup de main ?

- Mais enfin chéri, tu ne vas pas laisser faire ça, ils sont en train de pisser sur notre 406 !

- Connards, bande de porcs…

Ils n’eurent pas le loisir d’entendre la suite qui avait de grandes chances d’évoquer la profession peu recommandable de leurs mères.

Ils riaient, leurs cœurs battaient fort.

Il vit même la main droite de René monter lentement mais sans trembler. Il ne rêvait pas, celui qui depuis des semaines était incapable de tenir la moindre chose, avait replié ses doigts sous son pouce.

Tous sauf un.

Le majeur.

Ils étaient des gamins, des garnements qui enquillaient les kilomètres d’une autoroute quasi déserte, à l’heure où l’immense majorité des familles françaises se resservait un dernier morceau de dinde aux marrons transgéniques.

Mais il n’était pas au bout de ses surprises.

Il sentit une main lui taper sur l’épaule. Celle qui peu de temps avant remerciait chaleureusement les nouveaux amis qui avaient gentiment mis leur Peugeot à disposition, glissait sous son pull, par le col, le long de ses pectoraux de moineau. Il en sortit quelque chose de rouge.

Un morceau de tissu, avec du blanc aussi, comme des pompons.

- Tiens, y’en a un pour toi.

- Qu’est-ce que c’est ?

- Ben regarde.

- Allez dis- moi, c’est pas prudent, jte rappelle que je suis en train de conduire.

- Non, regarde.

- T’es pas cool.

- Toute façon, à cette vitesse on risque pas grand-chose.

- Eh je suis à 130, à 140 compteur même, la plupart du temps.

- Dis donc mon cher neveu, si tu veux qu’on arrive à la montagne avant la nuit, va falloir que t’appuies un peu sur le champignon.

- C’est vrai qu’il doit être au moins 14H.

- Si ça continue comme ça, je vais prendre le manche.

Un souvenir remonta.

Ils allaient à la plage avec ses cousins, sur une petite route des Landes au milieu des pins.

Au volant de sa surpuissante R16 TL, leur père avait tapé une pointe à 160, ce qui avait marqué C. dont le père avait souvent du mal à atteindre des vitesses à trois chiffres.

Il sortit de sa douce rêverie et tourna la tête pour voir les deux couvre-chefs rouges qu’il lui montrait fièrement. Comme un trophée.

- Putain j’y crois pas, t’as volé des bonnets du père Noël !

Il dut se contenter d’un large sourire pour réponse.

Ils les enfilèrent.

Une Volvo ayant fait plusieurs fois le tour de la terre descendait dans le Sud avec à son bord deux personnages d’opérette.

Comme deux ados en goguette, auprès desquels Bonnie and Clyde passaient pour de petits plaisantins.

Ils furent rapidement à Lyon, et pour une fois, franchirent facilement un tunnel de Fourvière étrangement désertique.

Sans carte ni GPS, C. commença à gamberger en se demandant quelle direction prendre.

Son passager dut ressentir un malaise dans sa conduite.

- Il y a deux façons de monter le Galibier.

- Ah oui ?

- Le nord ou le sud, Télégraphe ou Lautaret.

- Et tu préfères laquelle ?

- Le nord, par le Télégraphe !

- Direction Chambéry alors ?

- Oui c’est ça.

- A nous l’A43 alors.

Moins d’une heure plus tard ce fut le tunnel de l’Epine et la ville en contre-bas.

Ils sortirent, et une fois au centre- ville, demandèrent la direction de Saint-Michel de Maurienne, point de départ du fameux Télégraphe.

Le quidam qui les renseigna avait un accent qui ne pouvait trahir ses origines savoyardes.

- C’est simple les parisiens, A43 direction l’Italie.

- Merci.

Ils repartirent sur cette autoroute qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Ils en sortirent à Saint-Michel, et purent facilement constater que la Maurienne avait creusé une vallée plus encaissée que l’Orge. C’est dommage, le contraire leur aurait permis de faire du ski à quelques kilomètres de chez eux. Et à Juvisy d’être une ville un peu plus glamour.

Celle qu’ils visitaient ne l’était pas tant que ça.

Le soleil ne devait pas souvent s’inviter au bord de la Maurienne, en tout cas pas aujourd’hui.

Une industrie pétrochimique en perte de vitesse avait, après l’avoir boosté, sapé le dynamisme de cette charmante bourgade, au fond d’une vallée qui fleurait bon le perturbateur endocrinien.

La nuit qui tombait n’arrangeait en rien le côté ville morte, malgré quelques décorations lumineuses.

Il était trop tard pour se faire le Galibier aujourd’hui, et au moment où ils pensaient rebrousser chemin vers des contrées plus civilisées, une enseigne éclairée attira leur attention.

Quelques instants plus tard, ils poussaient la porte d’un café qui semblait tout droit sorti des années 50. A part le zinc du comptoir, on était dans le royaume du sky et du plastoc, le bois y était interdit de séjour.

Le patron, de taille moyenne et les cheveux lourdement gominés, aurait pu jouer dans un film avec Gabin.

- Qu’est-ce que je vous sers Messieurs ?

- Deux vins chauds, répondit René.

- Vous verrez, il est vraiment très bon, vous ne regretterez pas. Installez-vous là-bas sur la banquette.

Bien calés, au chaud, ils attendaient le breuvage.

- Je peux te demander un truc tonton ?

- Oui.

- Pourquoi tu ne préférais pas passer par le Lautaret ?

- Comment oses-tu me poser une telle question, en 52, le Campionissimo a fait son deuxième doublé Giro - Tour.

- Oui et alors ?

- Et alors ! La veille il a largué tout le monde à l’Alpes-d ’Huez, et là, tout le monde veut sa peau dans le Galibier.

Le café de la Poste est plein à craquer en ce début d’après-midi du 6 juillet 1952. Des centaines de spectateurs survoltés sont venus voir passer les coureurs sur les premiers lacets du Télégraphe.

L’équipe de France a décidé de réagir et de chahuter le maillot jaune Fausto Coppi.

Robic et Biquet passent en tête à la sortie de Saint-Michel de Maurienne, mais c’est un minot breton, Jean le Guilly qui dynamite le peloton dès le pied du col. Le Campionissimo fera exploser tout le monde dans le Télégraphe et ne le reprendra qu’au sommet du Galibier.

La TSF braille, et tous ceux qui ont vu l’attaque tricolore se préparer écoutent comme ils peuvent la fin de l’étape qui se jouera sur les pentes de Sestrières.

Malgré les cris, les enguelades, les conseils tactiques en tout genre, les cigarettes et les verres de Ricard, personne dans le bar ne pourra empêcher l’italien de finir en jaune à Paris avec trente minutes d’avance sur son dauphin.

- Vas-y Tonton, c’est toi le meilleur.

Après un premier kilomètre assez tranquille, les six suivants du Télégraphe sont à 8% de moyenne. Pas facile pour un cyclotouriste de bientôt soixante ans. Presque à l’agonie sur le dernier pignon du petit plateau, René D. s’accroche comme un damné, finit par trouver son rythme et enchaîne les lacets lentement, mais surement. Il connait la bête et sait bien que les quatre dernières bornes seront plus cool.

Puis c’est la descente sur Valloire, cinq kilomètres de balade à toute vitesse.

Et c’est le Galibier, qui hormis un petit casse pattes au deuxième, a la gentillesse de ne pas trop vous faire mal pendant une dizaine de kilomètres.

- C’est cadeau René, même pas mal.

Les huit derniers sont moins conviviaux, avec leurs 8,5 % de moyenne.

Mais le bougre a bien préparé son affaire, et la caisse qu’il s’est forgée pendant ses longues sorties d’hiver lui permet après une phase difficile, de trouver un second souffle qui le portera aux 2642 mètres du sommet.

Ne t’arrête pas. Il y a tant de cols dans les Alpes. Fais les tous.

Et n’oublie pas les Pyrénées.

Tant que tu y es, paye-toi une petite virée dans les Landes.

Plante tes cannes en bambou dans le sable.

Et sors nous donc une belle sole.

Ou deux.

C’est Noël et on a encore rien mangé.

J’ai la dalle.

Si tu veux je vais chercher un peu de bois et on se fait un petit barbecue sur la plage.

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