J'SUIS BIDON


Les chanteurs ont beau n’être que de sympathiques saltimbanques, on ferait mieux parfois de les écouter. Et qui sait si Daniel Balavoine n’aurait pas fini par poser son postérieur sur le fauteuil cossu du Palais de l’Elysée, s’il n’avait pas eu la mauvaise idée de le faire dans un hélicoptère ?

Pour les survivants qui s’en rappellent, une grosse sècheresse frappait la France il y a quarante-deux ans. Heureusement, dans les allées torrides du VVF de Saint-Jean de Monts, on pouvait entendre la radio distiller le tube de l’été 76, « J’suis bidon ».

Voulzy et Souchon sévissaient déjà, de quoi détendre des vacanciers rouge vif et en sueur, en proie à une couche d’ozone déjà détraquée, et à un astre solaire qui faisait du zèle.

Des notes et des paroles géniales, matraquées à longueur de journées, qui finissent par entrer dans la mémoire des petits chanceux qui seraient épargnés par cette douce maladie d’Alzheimer.

Si Manu n’était pas né, son premier ministre Edouard l’était. Quoique gamin en en culottes courtes, il n’a pas pu échapper à la chanson, à moins d’avoir passé l’été sur les bords de Seine, au camping municipal de Melun.

Une région aussi austère que perdue, où déjà à cette époque, il était impossible de capter autre chose que France Musique. Des journées entières à jouer aux fléchettes avec Régis Laspalès et Philippe Chevalier, à ne pas confondre avec Maurice, son arrière-grand-père. En écoutant l’intégrale de Prokofiev, le tout en sirotant du jus de betterave, bien connu pour ses vertus rafraichissantes.

Mais heureusement qu’on aimait la mer dans la famille Philippe, et le petit Doudou a été fortement marqué par les paroles, en particulier :

Elle croyait qu'j'étais coureur Qu'j'arrivais des Vingt-quatre heures Avec mon casque en couleur Alors admiration J'lui disais drapeau à damiers dérapage bien contrôlé

Admirateurs fascinés Télévision Elle me dit partons à la mer, dans ton bolide fendons l'air

Elle passe pas l'quatre-vingts ma traction Consternation

Quatre décennies plus tard, il n’a pas été nommé à la tête de l’Exécutif pour enfiler des perles.

Justice, prisons, hôpital, Epad, école, fiscalité, travail, retraites…il sait mieux que personne combien le pays a besoin d’être réformé s’il veut retrouver son lustre d’antan.

Mais la lutte la plus noble est celle pour la vie.

Quoi de plus important que d’être vivant, avant même que d’avoir faim, froid ou soif ?

Et que la mort est injuste, surtout quand elle frappe au hasard, au détour d’un virage.

Grâce à ces multiples études scientifiques disponibles sur www.accidentologie.vitessexcessive.pneuslisses.zob.norauto.sorbonne.com, on sait maintenant qu’au premier juillet 2018, on n’aura toujours pas compensé cette hausse modique de 1,7 % de CSG.

Par contre, il faudra lever le pied et ne pas dépasser les 80 km/h sur les nationales, afin de ne pas doubler la Traction de Souchon.

Heureusement qu’Edouard n’apprécie que moyennement les chansons de Montand, sinon il aurait fallu aligner nos vitesses sur celles de bicyclettes pas toutes chevauchées par Christopher Froome, le plus célèbre des asthmatiques.

Mais que peut valoir la lassitude de celui qui devra rouler à 80 sur les douze kilomètres de ligne droite d’une nationale des Landes ou d’ailleurs ? Surtout si on la compare à la joie qui pourrait l’irradier en franchissant la porte du service des lésions médullaires traumatiques de l’hôpital Raymond Poincaré de Garches, pour y visiter son fils.

Si on appréciait le Disco dans les années 80, il était de bon ton aussi de mourir sur la route. Il n’était pas rare de quitter le Macumba au petit jour, les tympans saturés de boite à rythme et le foie imbibé de gin tonic.

Ce n’est pas moins de 12000 personnes par an qui soufflaient leur veilleuse sur l’asphalte sans avoir la patience d’attendre une tumeur, un infarctus ou un AVC.

De nos jours, on a divisé par trois ce carnage, et personne ne s’en plaindra, surtout les 8000 qui ont la vie sauve !

La sécurité routière est devenue une cause nationale, et tout un arsenal répressif est venu suppléer un civisme automobile qui a toujours eu du plomb dans le pare-chocs.

Mais la baisse se tasse, et on assiste depuis quelques temps à une stagnation coupable. D’où ce passage à 80 km/h censé éviter à 2/300 âmes le désagrément d’un décès.

Autant dire une goutte d’eau dans le demi-million de petits malchanceux qui nous quittent chaque année.

Certains pinailleurs nous diront qu’il serait sans doute bien plus efficace de mettre le paquet de clopes à 50 €, et le litron de rouge à 150, et pas seulement le Château Margaux. Quant au sachet de Round-up, que diriez-vous de 400 €, toutes taxes comprises ?

Mais le complot judéo-maçonnique ourdi dans les couloirs sombres de Pernod-Ricard risque de nous empêcher de vivre ça un jour.

Alors qu’il suffirait d’agir pour la prévention des accidents domestiques, quatre fois plus mortels que leurs cousins de la route. Le tout au travers de mesures simples, peu couteuses et bien moins contraignantes pour nos concitoyens.

Pas d’échelles ou d’escabeaux de plus de trente centimètres.

Pas de prises électriques dans lesquelles mettre les doigts.

Des bouteilles d’acide chloridrique en forme de croix.

Des tables à langer à ras du sol.

Les architectes seraient bien venus de revoir leurs cartons à dessin et ne construire que des maisons avec des escaliers horizontaux. Et les ingénieurs de concevoir des déambulateurs bridés à 2 km/h, ce qui serait bien moins ridicule qu’un Cayenne à 80. Ou alors aider le Baron Pierre de Coubertin à se retourner dans sa tombe. Lui qui nous servait du « Citius, Altius, Fortius » à toutes les sauces, fameuse devise des Jeux Olympiques modernes. Si ça continue comme cela, on va finir par limiter la vitesse sur le stade.

Ou mieux, arrêter le 100 m à 90 m.

A elles-seules, les chutes domestiques font environ trois fois plus de morts que la route.

Messieurs-dames, si d’aventure vous tapez dans la gourde, les statistiques vous disent qu’il vaut mieux prendre le volant que de descendre un escalier, c’est beaucoup moins dangereux.

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