LES HERBIERS


Je fais partie d’une génération qui a connu les haricots sauteurs et la dent de Rahan qu’on pouvait trouver dans Pif gadget, avec en prime un épisode de Docteur Justice ou de Placide et Muzo.

Pour les drogues encore plus dures, il y avait le Manuel des Castors Juniors.

Riri, Fifi et Loulou vous y apprenaient les choses fondamentales de la vie.

Faire une cabane, un nœud de chaise ou une lunette télescopique.

Ou un herbier, dans lequel vous pouviez classer les fleurs et les plantes des villes, des champs et des forêts. Ou des montagnes, avec par exemple cette magnifique Edelweiss que vous pouviez tranquillement cueillir à 3600 mètres, sur les pentes escarpées des Grandes Jorasses.

A condition d’être l’heureux possesseur du coutelas du fils des âges farouches.

Ça vous faisait un piolet en ivoire, plus utile sur une falaise de 700 mètres qu’un haricot sauteur.

Fut-il du Mexique !

J’en profite pour aborder un sujet d’une importance telle, qu’il me turlupine depuis des années.

Même si la cuisine mexicaine est de nos jours moins en vogue que d’autres, on a tous dévoré des fajitas ou des nachos une fois dans notre vie, le tout arrosé avec modération de quelques Coronas bien fraîches.

Et on s’est tous enfilés un petit chili con carne, souvent au grand dam de votre entourage quelques temps plus tard.

Imaginez un peu ce que serait la consommation d’un tel plat, si les haricots rouges étaient sauteurs !

Et crac, une bonne tâche de sauce salsa sur votre chemise blanche comme les neiges du Kilimandjaro.

Et bim des cratères dans votre viande hachée, et bam une fève qui saute plus haut que les autres, et qui finit sa course dans l’œil de celle qui partage votre table. Et dont vous pensiez qu’elle ferait de même avec votre lit, avec son matelas à mémoire de forme de 200 X 160.

Les herbiers ont eu une telle importance dans la vie de milliers de jeunes, qu’une partie d’entre eux a décidé au début des années 80 de créer une grande communauté. Des zadistes avant l’heure qui n’hésitèrent pas à tout quitter pour vivre leur passion sans entrave.

Pas de cannabis ou de fromage de chèvre.

Ni de sexualité débridée.

Non, tous ces doux rêveurs étaient d’anciens lecteurs du fameux Manuel des Castors Juniors qui avaient décidé de consacrer leur vie à la construction de leur herbier.

Au début, ils pensaient s’installer dans la morne plaine picarde, mais la rudesse légendaire du climat les en dissuada. C’est bien connu, les végétaux supportent mal d’être surgelés.

Puis le leader charismatique de ce groupuscule envisagea d’investir quelques arpents briards en Seine et Marne, mais le jus de betterave faisait de sanglants dégâts dans les herbiers.

C’est la mort dans l’âme et le nez dans la gourde qu’ils émigrèrent dans le bocage vendéen, dans un no man’s land situé aux confins des charmantes bourgades de Chavagnes-en Paillers, Pouzauges et Saint-Laurent-sur-Sèvres.

Quelques décennies plus tard, une ville de 16 000 âmes a pris la place de ce campement de marginaux, et il faut bien avouer qu’aujourd’hui, chaque habitant n’a pas son petit livre vert. C’est juste la commune française où il y a le plus d’herboristeries au mètre carré.

Une commune qui s’appelle quand même Les Herbiers, en l’honneur de cette magnifique histoire qui présida à sa création.

Si très peu de monde ne connaissait cette ville, et encore moins son passé, on sait depuis une semaine qu’il y a un club de football en National, qui est entré dans la légende de la Coupe de France en atteignant la finale de cette compétition si française.

C’est normal vu le nom qu’elle porte.

Française, parfois franchouillarde, où David se frotte parfois à Goliath, sans toujours le terrasser.

Tout était réuni, avec un gros bras au budget plus de 400 fois supérieur à celui du petit Poucet !

Comme si je rencontrais Nadal en finale du tournoi de Pontault-Combault, qui heureusement ne se joue pas sur terre battue. Ou si ma voisine me défiait au bras de fer.

Et là, on a eu la totale.

Le PSG qui frappe trois fois sur les montants en 10 minutes, des vendéens qui s’arc-boutent, plient et ne rompent qu’en deux occasions, alors que tant d’équipes ont pris des musettes pas croyables contre les parisiens.

La leçon d’humilité et de solidarité qui plait tant au grand public hexagonal, l’irréductible village vendéen qui résiste à la mondialisation et au pouvoir de l’argent.

Les valeureux joueurs de cette équipe deviennent les héros d’un soir.

Matthieu Pichot est un sauveur, tout le monde verse une larme en apprenant que Bongongui vient de l’AS Bondy, comme Kylian Mbappé.

Les 5000 places du stade Massabielle ne suffiront sûrement pas à accueillir tous les Herbretais venus fêter leurs héros.

Malheureusement, un grave problème familial ne me permettra pas d’en être, mais je peux imaginer que le gros plan et le muscadet couleront à flots dans la douce nuit vendéenne.

On imagine mal les joueurs ne pas avoir bu quelques godets sur Paris après leur finale. Le problème, c’est que quatre jours plus tard, Béziers leur a collés deux fois plus de pions que les parisiens, tandis que Grenoble a perdu à domicile.

Le retour à la réalité du National est tellement rude que quatre jours après avoir tutoyé les étoiles, les Herbretais vont se payer une descente en National 2.

Et là, gros dilemme pour les dirigeants avec le million et demi glané mardi dernier.

Ils peuvent approcher Ben Arfa qui après une saison en CFA pourrait voir d’un bon œil cette promotion sportive.

Mais le problème, c’est qu’avec cette somme, il ne peuvent guère espérer mieux que de l’engager pour un mois.

Alors le mieux est peut-être d’investir cette somme coquette dans les forces vives, la jeunesse.

Pourquoi ne pas contacter les éditions Hachette et leur commander les neuf tomes du fameux Manuel, en particulier les tomes 3 et 8, spécialement consacrés à la nature ?

Les offrir à chaque enfant de la commune, et revenir à la seule valeur fondatrice de la Cité, la constitution d’un bel herbier, avec des autocollants de Riri, Fifi et Loulou sur la couverture.

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