TEMPS MORT


Un passionné de handball, sisi, je vous jure qu’il y en a, me disait récemment qu’il coupait le son quand il regardait ce sport à la télé.

Classique.

Il faisait pareil quand c’était la concurrence qui diffusait.

Je tairai son nom de peur de briser dans l’œuf une carrière d’entraîneur que j’espère brillante.

Et puis je ne suis ni un savonneur de planche, ni une balance.

Juste un indice, il mesure environ 1m85, brun et son équipe joue en vert…

Pour être honnête, il me disait aussi qu’il remettait le son pendant les temps morts.

Il est vrai que ce moment particulier, qui n’existe pas dans tous les sports, est le seul où on peut évaluer le travail du coach.

Pas dans le sens où, bien calé dans son canapé, la télécommande dans une main et une bière dans l’autre, on peut se permettre de jouer à l’entraîneur d’opérette.

- Moi, j’aurais plutôt proposé une défense plus étagée.

- J’aurais changé F., il est complétement claqué.

- J’aurais fait passer N. à droite, et j’aurais mis D. demi-centre.

Et bla bla bla, et bla bla bla…

Un gamer.

Quelqu’un qui vit dans un monde virtuel. Tellement virtuel, qu’à part lui, personne ne sait ni ne saura jamais ce que ses choix tactiques auraient bien pu donner sur le terrain.

Et des pseudos-coaches, il y en a un paquet.

Et pas seulement dans le hand.

De grands esprits qui l’ouvrent bien grand avant les matchs.

- Quel crétin, il n’a même pas pris Benzema !

Encore plus après, en cas de défaite ou de jeu pourri.

- T’as vu, jte l’avais dit.

Et un peu moins si la victoire ou le titre est au bout.

Pire, certains nous expliquent qu’ils l’avaient bien dit, que Dédé ou un autre est vraiment l’homme de la situation.

Plus risible que pitoyable.

Mais revenons à notre temps mort.

A part dans « Les yeux dans les bleus », ou à de rares exceptions, il est très rare d’entrer dans l’intimité d’un vestiaire et d’entendre ce qui s'y dit vraiment.

Là, en tout cas au hand, on peut capter le discours de celui qui s’exprime grâce à un improbable perche-man.

Les coups de gueule, les soufflantes ou les remontées de bretelles à l’ancienne sont de plus en plus rares.

Ou alors, ces moments délicieux sont réservés à l’intimité du vestiaire.

La plupart du temps, il s’agit de proposer une solution à des joueurs qui en ont besoin.

De manière soit directive, soit participative, avec un joueur cadre qui s’exprime.

Parfois, on assiste aux deux, par exemple au H, où captain Rock a toujours un petit mot à dire après Thierry Anti.

Sans h, rien à voir avec Voisine.

Le ton et les mots sont très souvent dans un registre plus calme et pédagogue que guerrier, avec une petite phrase d’encouragement.

- Allez les gars !

- On y va !

Mais hormis cette immersion dans la vie sportive d’une équipe, ce qui est fascinant, c’est l’adéquation entre le discours et le résultat, en particulier de l’action qui suit.

Les joueurs mettent-ils en place ce qui a été décidé ?

Est-ce possible ?

Pas toujours le cas quand par exemple on annonce un système d’attaque face à une défense qui a changé…

Est-ce que ça fonctionne ?

Le but est marqué, ou pas…

Là encore, seul le résultat compte.

La qualité d’un temps mort ne se mesure qu’à la réussite ou non des deux actions qui suivent, une en attaque et une en défense.

- Chistophe tu croises avec Patrick qui va chercher Michel qui fait un écran pour Robert qui tire !

- Allez les gars, on y va. C’est des grosses fiottes en face.

Et crac, le pastis !

Bébert, pour les intimes, voit son tir pourtant surpuissant pris à deux mains par le gardien.

Contre-attaque directe et but pour des adversaires pourtant pas tous hétéro !

Cette scénette qu’on a tous vécue arrive plus rarement devant des caméras que pendant un match de championnat départemental, au fin fond d’une morne plaine.

Qu’elle soit briarde ou picarde.

Important pour qui veut coacher un jour d’envisager pouvoir maîtriser son discours pour tenter d’amener son équipe où l’on veut qu’elle aille.

C’est l’immense challenge de ce métier. Son essence même.

Voir ce qu’il faudrait faire est une chose, le transmettre aux joueurs sur le terrain en est une autre.

Mais avant le comment, il y a le quand et le pourquoi de cet atout dans votre jeu.

Dans certains cas, on peut qualifier le temps mort de physiologique.

Vos joueurs sont cramés ou ne vont pas tarder à l’être, vous leur offrez une minute de repos bien méritée.

Une autre possibilité, c’est quand vous voulez stopper la dynamique positive de l’adversaire. Ou la négative de la vôtre.

Avant même de parler contenu, le timing est essentiel.

Surtout ne pas le poser trop tard.

Pas alors qu’on vient d’encaisser un 8 à 1, parce que là c’est plié.

Sinon, on peut le poser alors que tout va pour le mieux.

Juste pour travailler un système, mais dans des conditions de match, ce qui est plus contraignant qu’à l’entraînement.

Exercer, habituer vos joueurs à faire immédiatement sur le terrain ce que vous demandez.

Il y a le même dans une situation chaude, par exemple dans le money-time.

Il faut marquer un but dans les dix dernières secondes, ou ne pas en prendre un.

Plutôt que de laisser les joueurs livrés à eux-mêmes, on leur propose un système, un projet derrière lequel tout le monde se range, se met en ordre de bataille.

Et là, vous pensez avoir fait le tour de la question.

Et bien non.

Il y a le « Patrice Canayer », l’entraîneur de Montpellier aux 850 titres, dont un tournoi de Lesneven et deux Ligues des Champions.

Pendant des années, Patrice s’était fait une spécialité de demander un temps mort à trente secondes de la fin alors que le match était largement plié.

Posture, rigueur ou sens du détail, après une longue période d’incompréhension, tout le monde a fini par en rire, et le technicien héraultais ne le fait plus.

Heureusement, son collègue de Nantes Thierry Anti a décidé de lui rendre hommage en remettant le « Canayer » au goût du jour.

Enfin un peu d’humour dans ce monde de brutes.

Les adversaires du « H », au troisième match de la poule B de la Ligue des Champions, les danois de Skjern, ont dû apprécier la petite facétie du technicien français à sa juste valeur.

Vu la tête des Vikings, on peut imaginer que la réception des nantais au match retour sera des plus amicales.

Avec on l’espère, quelques blagues de potache au programme.

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