HIBERNATUS


La nuit tombait quand les deux grimpeurs du jour revinrent au camp.

Les deux cancres sortaient péniblement d’une sieste de plomb. Kishor avait eu le temps de sortir tout le matériel des sacs, de longuement le vérifier et le ranger avec une minutie incroyable.

C’était comme si tout un magasin du Vieux campeur tenait dans un seul sac à dos.

Puis il était sorti, quelques minutes, pour aller chercher une surprise.

C’était jour de fête, il y aurait ce soir une gourmandise locale au menu…sans oublier le traditionnel petit dhal !

Pas le temps de chômer, il avait allumé le feu qui allait les éclairer, les réchauffer et lui permettre de faire la popote.

Malgré l’obscurité qui s’était installée, les flammes permirent à Isabelle de cerner de la joie dans les yeux de Gilbert et Clément.

Elle connaissait son compagnon, et savait que faire une scène n’était pas dans ses codes. Elle sentit aussi que le français s’était détendu.

- Alors les feignasses, vous ne vous êtes pas entretués ?

- Non, tu n’en vaux pas la peine ma chérie.

- Rien ne peut entacher une telle amitié, même pas une jolie fille.

- Une fille qui elle, a planté le drapeau belge à 5000 m d’altitude.

- 4984 s’il te plait.

- Jaloux !

Après le récit de leur ascension, Galzen suggéra à la troupe de prendre un jour de repos avant de s’attaquer au Yala.

Ça leur permettrait à la fois de récupérer des efforts de la journée et leur offrait vingt-quatre heures supplémentaires d’acclimatation.

Mais surtout, il rappela que le problème n’était pas dans les 500 mètres de plus que le Tsergo Ri.

Le Yala était lui une « vraie montagne», avec de la neige et un glacier.

De fait, il n’était pas question de se séparer.

Tout le monde irait jusqu’en haut.

Ou pas.

Le diner fut autant apprécié que d’habitude, avec pour une fois, une surprise venant perturber une monotonie sans faille.

Une surprise odorante, le fromage de Yak.

Sans coup de rouge ni de tartine croustillante de pain de campagne au programme, Kishor avait disposé une sorte de masse grisâtre sur les assiettes.

Les organismes avaient beau cruellement manquer de protéines animales, les fantasmes des trois occidentaux se baladaient plutôt entre steak- frites et camembert bien fait. Mais pas trop, ce qui était loin d’être le cas de ce qu’ils avaient devant eux. Pas coulant, de consistance assez solide, mais de ces fromages qui piquent les yeux, très odorants. Trop peut-être, même pour des corps privés d’acides aminés depuis des semaines. Malheureusement pour la santé de leurs cellules musculaires, le goût était lui aussi au rendez-vous, d’une âcreté à vous retourner l’estomac.

Depuis qu’il faisait ce boulot, Galzen connaissait ses clients.

Il voyait leurs réticences et tenta le coup du coaching sportif.

- It’s good for your body. A kind of fuel to climb the mountain tomorrow.

- Ah ok, and rakshi can’t help us ?

- Oh no, very bad!

C’est dommage, les jeunes gens auraient bien fêté leurs retrouvailles en buvant un coup à l’amitié, l’amour la joie. Comme le suggérait Greame Allwright dans sa chanson.

Pour revenir au fromage de yak, très peu finit dans les bouches des touristes. Comme les hôtesses des bars à entraîneuses qui versent leur coupe de mauvais champagne dans le pot de fleurs, ils en jetèrent une bonne partie derrière les cailloux disposés autour de l’âtre.

Les fourmis se poseraient moins de question, elles allaient se faire un fameux festin. De quoi se péter le bide.

Comme tous les soirs, les deux Tameng se blottirent presque l’un contre l’autre, Kishor mâchouillait un bout de bois. Silencieux, ils semblaient fascinés par le ciel, comme chaque soir depuis des années. Comme quelqu’un qui irait chaque jour voir le même film. Un spectacle tellement grandiose que toutes les nuits d’une vie ne suffisaient pas à tout voir.

En étaient-ils de simples spectateurs ?

Les trois jeunes gens avaient moins d’expérience. Mais comment ne pas être fasciné par ces milliers de points lumineux, de tailles diverses qui finissent par se dupliquer à l’infini. Sans tomber dans le mysticisme ou la méditation, ils étaient des spectateurs contemplatifs.

On imagine assez facilement les pensées qui devaient animer les deux belges. Gilbert, quant à lui, était heureux de les voir réunis. Sincèrement.

Ils avaient une chance incroyable, celle de pouvoir partager ces moments.

Il aurait bien fait pareil avec Esther. L’égérie des bistrots s’était rapidement faite papillon des cimes. Si seulement son vol saccadé, sans cap visiblement précis, avait pu lui faire remonter la vallée du Langtang, et la faire venir se poser ici. Contre son épaule.

Surgie de nulle part, venue le rejoindre à des milliers de kilomètres de chez eux.

Pas pour rien, pour partager ce ciel infini et rétablir le cours des choses.

La tristesse n’était pas loin de s’inviter, mais le froid fut un antidote puissant à ce poison. La température devenait elle aussi négative, et il était temps pour chacun de rejoindre ses appartements.

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