HIBERNATUS


La journée fut paisible, une petite balade autour du village, avec comme il se doit un passage obligé au Monastère et à la fromagerie.

Il fallait bien s’occuper un peu, mais surtout, ne pas rester inactif. Comme au Tour de France pendant l’étape de repos où les coureurs sortent faire quelques bornes pour garder le rythme.

Ils devisèrent de choses et d’autres,

Sans surprise, le soleil plongea assez rapidement derrière les cimes, quelques minutes après, la nuit fit comme le thermomètre, elle tomba.

Le rituel, immuable, les conduisit autour d’un feu qui les éclairait et les réchauffait, eux et ce qu’ils auraient dans la gamelle.

Le moindre geste de Galzen était précis et gracieux, jusque dans sa façon de s’alimenter. C’était quelqu’un de rassurant, un homme capable de réparer un moteur avec une pince et un tournevis, d’escalader une falaise ou de piloter une guimbarde sur une piste improbable.

En cas de rencontre fortuite, il pourrait sans doute assommer le Yeti à mains nues.

Kishor, son second, était plus jeune. Il prendrait sa suite un jour, mais quand ? Le boss semblait inusable.

Indestructible.

Éternel.

Peu à peu, quelques lueurs s’allumèrent dans un ciel sans lune, complètement noir. Les dizaines furent bientôt des milliers, et le spectacle put commencer, immuable et grandiose.

Après les montagnes, les étoiles.

A nouveau l’occasion de dépasser sa petite personne, de se forger une conscience plus globale des choses. Voir l’univers, le ressentir, en être une cellule infime mais faire partie d’un tout que les occidentaux avaient du mal à appréhender.

Sans le savoir, sans le vouloir nécessairement, ils méditaient.

Accepter les choses sans se plaindre, vivre au présent et faire le bien constituaient un programme attrayant.

Peut-être plus difficile à mettre en œuvre pour qui vit des instants désespérés, avec au bout du tunnel, la douce caresse de la Grande Faucheuse.

Mais pour les autres…

Gilbert avait tout pour être de ceux-là.

Après tout, ce n’était qu’une question de rencontre, fortuite et si rapide.

Une fée avait fleuri, mais on n’était pas dans un conte pour enfant. Ester n’était pas non plus une sorcière, elle n’était qu’une jeune femme, surgie de nulle part comme de ses rêves. Il y en avait d’autres, tant d’autres.

Et pourtant.

Il lui semblait qu’elle était là, partout, tout le temps.

Toute la méditation du monde ne pouvait la chasser de son esprit.

Il avait le sentiment que partager sa vie était devenu une évidence. La sienne, et c’était là le problème.

Peut-être se l’était-il construit tout seul, comme un grand.

Ou comme un gamin capricieux.

Il avait perdu cette légèreté qui jusque- là était la sienne. Pour des raisons propres à son être, il s’était donné corps et âme à ce petit papillon venu butiner dans ses plates-bandes.

Cette évidence n’était peut-être qu’une posture, une construction personnelle, rien ne prouvait de manière irréfutable qu’Ester soit la bonne personne, au bon moment et au bon endroit.

Rien sauf ce regard.

Qui maintenant datait de quelques mois.

Comment se persuader qu’il en était de même pour elle. Son instinct lui disait qu’elle était sincère, et qu’elle ne s’était pas fichue de lui. Mais depuis, il s’était passé du temps, et il y avait des chances qu’elle soit passée à autre chose.

Ce qui le rongeait n’était pas qu’elle l’eut fait, ou pas, mais qu’il ne le sache pas.

Le Bouddhisme, la méditation, les montagnes, les filles ou toutes les drogues du monde n’y pouvaient rien.

Il lui fallait savoir, et cette chose essentielle lui était interdite.

Il en avait besoin, pour partager sa vie ou passer à autre chose.

Cette fois encore, la beauté du ciel et la bonhomie de ses amis belges lui épargnèrent une plongée dans la morosité.

Sans être envieux, il aimait les voir ensemble, si complices.

Leur bonne humeur et leur humanité étaient communicatives.

Comme tous les soirs ici, le froid sonna la fin de la récré.

- Je commence à me geler.

- Je t’aurais bien invité à te réchauffer, mais pas sûre que Clément soit d’accord.

- Si ma chérie, je t’assure.

- A enfin, mon premier plan à trois !

- Ne t’inquiète pas.

- De quoi ?

- Un jour prochain, tu la serreras contre toi.

- Le bonheur est dans la quête.

- C’est marrant.

- Quoi ?

- C’est ce que disait le clochard en bas de chez moi.

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