HIBERNATUS


Clément ouvrait la marche, sa gazelle des cimes derrière lui. Régulièrement, comme un fleur, elle venait à côté de lui. Pas pour le narguer, faire étalage de sa facilité, mais pour l’encourager.

Le couple prenait toute sa dimension, ici, à 4000 mètres d’altitude.

Leur objectif était commun, ils l’atteindraient ensemble, ou pas.

Gilbert suivait relativement tranquillement.

Il était serein, sûr de lui.

Il vivait seul depuis toujours.

Ses potes et sa famille n’étaient que les figurants d’un film de cow-boy solitaire. Il ne partageait pas grand-chose, ses joies pas plus que ses peines.

Il aurait facilement pu vivre cette montée comme le reste de sa vie. Et pourtant, son rêve le plus fou portait un prénom, irruption autant massive et soudaine qu’inattendue.

Il en aurait presque chialé. Comme un sale môme.

Lui qui n’exprimait jamais ses émotions.

Alors ses sentiments !

Certains se demandaient même s’il était capable d’en éprouver.

Mais il avait pris une décision qui lui donnait une force gigantesque. Celle de transformer cette frustration en rage de vaincre.

Imparable.

Le moteur de qui place sa volonté de réussir au-dessus de tout. En tout cas, il faudrait lui couper les pieds pour l’empêcher de rallier le sommet.

Et encore…

Galzen se tenait derrière.

Comme un père qui amène ses gosses à l’école.

Cette marche, fabuleuse pour les touristes, était pour lui de l’ordinaire.

Physiquement, elle l’impactait autant que celui qui descend deux étages pour aller chercher le courrier. Mais c’était plus qu’un métier.

Cet homme était en mission, et le lien qui l’unissait à ses clients n'était pas seulement commercial. Ils lui avaient donné leur confiance jusqu’à lui confier leur vie. Il devait coûte que coûte s’en montrer digne.

Cette relation entre des personnes qui auraient bien pu ne jamais se rencontrer était tout sauf banale.

Mais ça allait bien plus loin encore.

De l’ordre du mystique.

Il vivait dans un monde qui replaçait les choses dans le bon sens.

N’être pas grand-chose mais sentir qu’on fait partie d’un tout. A l’inverse d’un matérialisme qui gangrénait l’Occident et qui tôt ou tard détruirait la planète.

Sans se prendre pour un bonze, il sentait bien qu’il offrait bien plus qu’une balade à ceux qui faisaient appel à lui. Il leur ouvrait une porte.

De quoi toucher du doigt l’harmonie qui régnait dans son monde.

La première heure fut cadeau.

Comme si ils s’étaient téléportés trois bornes plus haut.

Ça grimpait sec, sans replat pour vous refaire une santé. A chaque virage qui s’annonçait, ils s’imaginaient une pente moins hostile qui n’arrivait jamais.

Envisager un pourcentage plus humain au détour du chemin leur donnait une raison d’avancer le cœur plein d’espoir.

Un espoir sans cesse déçu.

C’est Kishor qui les sortit de leur torpeur.

Comme chaque jour, il était resté au camp pour tout démonter avant de rejoindre la troupe.

C’était l’envers du décor, l’aspect moins mystique du voyage.

Ce qui permettait à ces messieurs-dames d’atteindre le sommet.

Au prix d’une vingtaine de kilos chargés sur le dos de gars qui en pesait à peine trois fois plus.

Louer leur corps comme s’ils étaient des ânes.

Un métier vieux comme le monde.

Un monde d’injustice dans lequel de glorieux alpinistes ont gravé leur nom sur bien des sommets, alors que les sherpas sombraient dans l’oubli.

Malgré une performance physique largement supérieure.

Un monde harmonieux mais moyennement juste.

Le porteur fondit sur eux, les rattrapa et les laissa sur place, plus fort que Beltoise dans les Hunaudières, aux 24Heures du Mans.

Sans un mot, à peine un regard pour Galzen.

Isabelle jurerait qu’elle l’a vu sourire.

Bientôt il serait au camp de base.

Tout serait installé à leur arrivée.

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