HIBERNATUS


On retrouve bien des mammouths congelés dans les steppes arides de Sibérie.

Gilbert avait la vingtaine fringante. En fac à Jussieu depuis la rentrée 1967, il avait comme tant d’autres quelque peu délaissé ses chères études pour faire un peu de sport. Jamais il ne serait prêt à temps pour les JO de Mexico, mais ce mois de mai lui avait permis de faire de gros progrès en lancer de pavés et de sensiblement améliorer sa vitesse de course. Comme quoi le travail paye toujours, surtout si vos entraîneurs sont casqués, en bottes et tout de cuir vêtus.

Et bienveillants.

N’hésitant jamais à appliquer une pédagogie aussi simple qu’efficace, consistant à faire tâter leur douce matraque à quiconque ne courrait pas assez vite pour ne pas se faire rattraper.

Quand je pense que certains grands malades trouvent normal de donner des millions à des gars qui cavalent après une baballe dont on n’est même plus sûr qu’elle soit en cuir. Il ne pouvait pas y avoir de gros dans les hordes étudiantes. Pas le temps d’aller au MacDo, et de toutes façons, il fallait détaler comme un lapin si on appréciait moyennement le dialogue amical avec les Compagnies Républicaines de Sécurité.

Cinquante ans après, notre jeunesse aurait bien besoin d’un petit coup de booster pour retrouver sa ligne d’antan…

Pas de grand soir, ni de tête qui tombe. Cette révolution printanière n’en serait jamais une, et les fondements de l’Etat ne vacillèrent pas d’un iota. Gilbert s’en foutait un peu. Les matraques avaient eu la bonne idée de préserver son visage polisson et sa peau de bébé et il avait appris que son année de fac ne serait pas perdue.

Tout allait pour le mieux, et surtout, une fée était apparue dans sa vie, comme une petite fleur pouvait éclore. Primesautière. Inattendue. Un bouton d’or aux cheveux noirs. Légère comme les notes d’un violon, elle s’était engouffrée juste devant lui dans un café du quartier latin. Jean, baskets et chemise bleue ciel, elle s’était retournée en lui tenant la porte.

- Après vous Monseigneur…

D’ordinaire assez réactif, il n’avait pas su quoi lui répondre. Des yeux noisette et en amande le fixaient. Ça, faisait beaucoup de fruits secs. Un regard intense et rieur qui le laissa sans voix. Sans trop savoir pourquoi, il eut l’impression diffuse qu’Esther venait d’entrer dans sa vie.

Quelques semaines plus tard, il se retrouvait dans un DC 10 en partance pour Katmandou, via Dehli. C’était son premier grand voyage, lui qui en dehors des longues plages landaises ne s’était guère aventuré trop loin.

Sa grande carcasse avait du mal à se lover dans un siège beaucoup trop petit. Mais comble de la poisse, son voisin était un sorte de Georges Killian, en moins roux, mais dont les ronflements et la brioche attestaient du fait qu’il ne crachait pas sur certaines bonnes choses de l’existence. En particulier la bibine. Pas vraiment le compagnon de voyage dont il aurait pu rêver. Ni la voisine. Pas de fantasme à 40000 pieds, la nuit dans la carlingue.

De ce zingue.

Esther aurait calé sa tête sur son épaule, sa petite main dans la sienne et son joli visage noyé dans sa chevelure brune. Il n’aurait pas plus dormi, mais aurait guetté pendant des heures que son regard si profond s’ouvre sur le sien.

Elle était partie quelques jours avant lui avec des potes dont un pouvait être qualifié de petit ami, quelqu’un qui avait le privilège de la sentir se blottir contre lui quand elle lui faisait la surprise de partager sa nuit.

Le salaud.

Il s’était décidé très vite à faire ce voyage. Quoi qu’étant une destination très prisée, il ne se rendait pas au Népal pour des raisons philosophiques ou stupéfiantes, lui qui se contentait d’un petit spliff de temps à autres. Ni pour les mêmes que Tintin au Tibet.

Ni alpinistes. Encore que, s’il avait pu, il aurait bien fait d’Esther son unique montagne. Mais surtout, sans qu’elle ne lui ait promis quoique ce soit, il sentait que la belle n’avait rien contre cette escalade. Bien au contraire. Une évidence, un truc qui avait déjà tout changé. Et lui proposer de passer la rejoindre était pour lui un signal fort. Elle saurait se rendre libre et faire le nécessaire pour l’accueillir dans sa vie, tout autant qu’à l’aéroport de Katmandou.

Georges n’en avait rien à foutre et ne s’arrêta pas de ronfler pour si peu. C’est l’hôtesse qui réussit cet exploit. Il se réveilla miraculeusement au passage du chariot.

- Que puis- je vous servir Monsieur ?

- One beer please.

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