HIBERNATUS


Déjà quinze bonnes minutes qu’elle attendait sur la petite place de la Contrescarpe, après avoir remonté la rue Mouffetard de son pas si léger, plus sonore que sa silhouette l’aurait laissé croire. Les pavés sans doute. Pour une fois, c’est elle qui s’invitait dans l’immense confrérie de ceux qui poireautent. Elle était de celles qui cachent leur nervosité derrière une empathie parfois excessive. Un observateur attentif pouvait le voir assez facilement à certains détails.

Elle allait attaquer ce qui lui restait d’ongle, quand une 4L beige la klaxonna. Une voix grave et familière sortit de la fenêtre à glissière :

- Esther !

Elle sursauta presque avant de reconnaître Pierre. Trop contente de s’être épargné l’affront d’un râteau, elle se faufila avec grâce entre les passants et s’engouffra dans la portière qui s’était ouverte.

Son chauffeur eut la divine surprise d’un baiser furtif mais sur ses lèvres. Inespéré, en tout cas aussi tôt dans une soirée dans laquelle il avait mis tant d’espoir. Elle ne savait pas bien ce qui lui avait pris. Pas trop dans ses habitudes. Elle qui jusqu’ici avait poliment repoussé ses tentatives de réduire la distance entre leurs deux bouches. Ils avaient beaucoup parlé, surtout lui, mais pas plus. Un frisson de joie, celle de voir qu’il était là pour elle, l’avait poussée à faire ce qu’elle n’avait jamais osé. Un silence un peu gêné s’en était suivi. Pierre le brisa en lui proposant un programme alléchant, qui allait marquer sa vie.

Et elle ne le regretta pas. De ces virées où vous pouvez vous laisser aller sans entrave. Elle n’éprouvait pas spécialement le besoin de fuir une réalité qui l’aurait oppressée, mais se sentait assez en confiance pour découvrir des plaisirs jusque-là ignorés ou interdits. Pas forcément un truc précis, mais la découverte d’un autre versant des choses, un voyage à travers une région qu’elle ne connaissait pas.

Le premier choc, c’est Aretha qui le provoqua. Un choc musical pour une jeune fille plus branchée sur le classique, en particulier le piano. La voix et la musique de « Lady Soul » mit immédiatement son âme en émoi. Et certainement pour toujours.

Ce qu’elle fuma aussi ce soir-là pour la première fois fut un accélérateur de particules pour les émotions qu’elle ressentit. Elle aima immédiatement la proximité, la complicité qui se crée entre ceux qui font tourner.

Ce ne fut pas une soirée de débauche. Aucun regrets, ni de gout amer dans la bouche, celui de ceux qui se demandent pourquoi ils ont pu faire une telle connerie. Un truc merveilleux. Un truc à part. Ce qu’elle fit de son joli corps au petit matin leur appartient, mais elle fut la première, et à ce jour la seule, à grimper les escaliers qui se perdaient dans le royaume de celui, qui cette nuit- là, fut traité à l’égal des plus grands princes de ce monde.

Il était plus de midi quand sa petite frimousse apparut à ceux qui à cette heure arpentaient nombreux les artères du XIVe arrondissement. D’un bond elle franchit la lourde porte cochère et se retrouva sur le trottoir de la rue Didot. Cette vie qui grouillait ne suffit pas à calmer l’angoisse qui l’avait fait se lever sans même se blottir une seule seconde contre celui qui quelques heures plus tôt avait largement profité de ses faveurs. Pourtant il ne dormait pas et aurait aimé par-dessus tout un câlin, petit ou gros, juste de quoi sentir la chaleur de ce corps qu’il désirait posséder.

Plus que tout au monde.

A tel point qu’il fit semblant de dormir comme un gamin qui joue à attendre que sa maman vienne l’embrasser dans son lit. Il se disait qu’après une douche qui lui sembla longue et un café avalé à la va-vite, elle allait revenir s’allonger pour un petit moment qui prolongerait le rêve. Et tant pis si elle s’était rhabillée, ou tant mieux, il aurait le plaisir d’effeuiller ses vêtements, un à un, timidement mais fiévreusement. Mais comme Sœur Anne, il ne vit pas venir grand-chose. Et sans réclamer quoi que ce soit, il préféra jouer son rôle de dormeur jusqu’à son départ. Sans bien comprendre pourquoi, mais sans trop chercher à le faire.

Pierre avait bondi de son pieu dès son départ. Discrètement, il était sorti sur le palier pour écouter les pas de celle qui dévalait les escaliers. Avec le secret espoir d’un demi-tour. Pas par mauvaise conscience ou oubli de quelque chose. Non. Par envie, celle de le serrer contre elle avant de sortir affronter le vaste monde. Le clac de la lourde porte de l’immeuble résonna, lui ôtant tout espoir.

Il aurait volontiers sauté dans son jean pour courir la rejoindre. La surprendre, lui saisir la main, croiser son regard et la serrer contre lui. Montrer son bonheur à des badauds, lui crier son amour ou se faire un petit café-croissant …Il se contenta de la regarder s’éloigner, au coin de sa fenêtre.

La belle ne regrettait nullement ce qu’elle avait fait, mais son quotidien de lycéenne avait vite repris le dessus, trop vite, tellement qu’elle en avait écourté une nuit pourtant pas bien longue. Ne pas aller en cours lui donnait mauvaise conscience. Pour ses parents, pas de problème, elle leur avait mitonné une nuit chez une copine, anniversaire oblige. Mais il allait lui falloir justifier son absence matinale au bahut, elle qui par-dessus tout n’aimait pas les reproches. Mentir ne lui causait pas de soucis majeurs. Pas foncièrement malhonnête, mais avec la volonté farouche d’être irréprochable.

Quelques heures après, sa nature affable avait largement repris le dessus quand elle poussa la porte du pub où elle avait rendez-vous avec son groupe de potes. Elle était en joie et un peu dans la lune, à tel point qu’elle ne se rendit compte qu’au dernier moment qu’elle venait de passer devant ce garçon. Elle put lui tenir la porte pour l’accueillir dans son antre.

- Après vous Monseigneur…

Un deuxième prince avait vu le jour.

Pas de trésor inestimable déposé à ses pieds, juste un regard qui l’avait transpercé et qui allait tout changer.

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