MON POTE SAMY ( version intégrale )


Dialogue fictif entre quelques enseignants devant la machine à café d’une salle des profs d’un collège lambda.

  • Salut Samuel, t’es en pause ?

  • Oui, j’enchaîne sur mon cours d’EMC.

  • Tu prends un café ?

  • Oui merci, un court sans sucre s’il te plait.

  • Font chier les parents !

  • Que t’arrive-t-il ?

  • J’ai une mère qui m’a saoulé pendant une plombe au téléphone parce que je n’avais pas appelé les « secours ».

  • Pourquoi ?

  • Son rejeton s’est tordu la cheville au badminton, j’ai appelé chez lui. Puis le bahut, le 15, et comme je le lui disais au départ, le médecin du SAMU a préconisé une prise en charge par la famille.

  • Alors tout va bien …

  • Tu rigoles, elle m’a à moitié insulté, disant que j’étais laxiste, que son fils souffrait, qu’il aurait peut-être des séquelles, qu’elle payait une assurance, que je devais appeler les pompiers, … J’en peux plus !

  • Moi j’ai un père qui me harcèle par mail depuis dix jours.

  • Ah oui ?

  • Il ne comprend pas que j’ai pu mettre un 5 à son génie de fils, il me menace de faire relire la copie par un académicien et de mandater son avocat pour faire changer la note.

  • Incroyable !

  • Moi j’ai des parents qui ont foutu le bordel à la loge parce qu’ils voulaient rentrer dans le collège.

  • Et pourquoi ?

  • Pour protester contre les images que j’ai montrées en SVT la semaine dernière.

  • Tu faisais quoi ?

  • L’appareil reproducteur.

  • Cochonne !

  • Et toi Sam ?

  • Tranquille, tout va bien.

  • Ça a sonné ?

  • Oui, je crois.

  • J’vous laisse les potos, je vais faire mon cours sur la liberté d’expression.

Rien de bien nouveau dans l’école de la République.

De toute manière, ces feignasses de profs seront bientôt en vacances.

Comme d’hab…

La suite sera moins banale, et le programme vacancier de Samuel moins drôle que prévu.

Comment un épisode aussi banal a-t-il pu se terminer de façon aussi tragique ?

La France commet une erreur qui coûte et coûtera très cher à tout le monde : elle laisse sa jeunesse en déshérence, sans perspective attrayante.

En particulier dans de charmants grands-ensembles où, à part le sport et le rap, l’ascenseur social s’est fait escabeau, puis marchepied, pour devenir flaque de boue.

L’horizon s’est obscurci depuis bien longtemps, et ceux qui rêvent d’une place au soleil se doivent de passer par la case cannabis ou radicalisme, les deux piliers de la banlieue.

Plus forts que la République.

100 balles pour se poser contre un mur et admirer le travail de la police, en attendant la phase grosses mercos et belles pépées, ce qui est mieux que le contraire…

Depuis longtemps, on sait bien qu’avant de remplir un bocal il faut le vider.

Bêtise, manque de culture, absence d’esprit critique, expulsion du doute avant qu’il ne t’habite, …

Pas nécessaire de trop insister, le lavage de cerveau est inutile pour une large frange de la jeunesse, plus sensible à Freeze Corléone et aux « Marseillais », qu’à l’Expressionisme et à la chasse aux papillons.

Manque de culture, de passions, le vide dans les boites crâniennes est un terrain propice à la nature qui en a horreur.

Comme l’islamisme qui ne se fait pas prier pour s’y inviter, quitte à entrer par la fenêtre.

Le bras armé, sectaire et obscurantiste d’une religion historiquement plus jeune et moins séculaire que d’autres, qui gagnerait à atteindre sa maturité.

Si certains propos sur les femmes, la musique, le mariage ou l’homosexualité ne respirent pas la bienveillance, que dire de ce que l’on entend à chaque fois après les attentats :

« Je ne comprends pas, c’était un bon fils, un bon élève, un voisin sans histoire ».

« Il était poli, attentionné, peut-être un peu effacé… »

Mais surtout, les positions des autorités religieuses sont rarement claires et parfois à la limite de l’injonction contradictoire.

Les terroristes sont condamnés, leurs actes qualifiés de contraires aux valeurs de l’islam, mais souvent, « on » regrette certaines provocations qui ont poussées ces fous à agir…

Dernier en date, le cheikh Ahmed al-Tayeb, le 20 octobre dernier :

« En tant que musulman et grand imam d’Al-Azhar, je déclare que l’islam, ses enseignements et son prophète n’ont rien à voir avec cet acte criminel odieux », déclare le leader sunnite égyptien. « Dans le même temps, j’insiste sur le fait qu’insulter des religions et attaquer leurs symboles sacrés au nom de la liberté d’expression est un double standard intellectuel et un appel à la haine ».

Que retenir de ce chef-d’œuvre de contradiction ?

Que ce criminel est odieux ?

Que les caricatures sont une insulte ?

Petite scénette aussi fictive que judiciaire :

  • Accusé levez-vous ! Vous avez violé cette jeune-fille avant de l’étrangler, …

  • Mais Votre Honneur, pourquoi portait-elle une jupe si courte ? Et puis franchement, vous avez vu ces nichons, elle ne le cherchait pas un peu…

Les propos du cheikh ne sont pas aussi absurdes, mais leur ambiguïté pose question. L’institution islamique sunnite avait qualifié en septembre d’« acte criminel » la réédition en une de Charlie Hebdo des caricatures du prophète Mahomet à l’occasion du procès des attentats djihadistes de janvier 2015 en France. En octobre, elle avait jugé « raciste » le discours du président Macron contre le « séparatisme islamiste », dénonçant des « accusations » visant l’islam…


Une jeunesse désœuvrée, sans avenir et sans passion à vivre au présent.

Des carafes un peu vides.

Une volonté d’appartenir à un groupe, une mouvance …, propre à l’adolescence.

Avant c’était les punks, les babas, les autonomes ou les skins, maintenant on parle de club de foot, de pays d’origine ou de religion.

La voie est libre pour deux dictateurs qui peuvent sans effort, envahir les territoires perdus de la République. Aussi facilement que les troupes allemandes annexent la Pologne en 39.

Le cannabis et l’islamisme règnent sur les quartiers, d’une main de fer dans un gant d’acier.

Le meilleur système éducatif du monde est une Ligne Maginot, les profs des soldats armés de canifs face à des chars AMX 30 surpuissants.

L’école !

A-t-elle joué le rôle qu’on serait en droit d’attendre d’elle ?

Le modèle de l’élève qu’elle véhicule est bien éloigné d’une réalité effrayante, sauf à Henri IV. Les profs passent le plus clair de leur temps à évaluer ces jeunes. Ces cons corrigent d’immenses tas de copies pendant leurs trop longues vacances. Au lieu de partir aux Seychelles ! Bien souvent, il s’agit de mesurer l’écart à ce modèle, le bon élève étant celui qui rentre exactement dans le moule scolaire.

Rien de bien grave jusqu’ici.

Le problème c’est ce que l’on propose à notre jeunesse.

  • Si tu travailles bien à l’école, tu auras une belle bagnole, un pavillon à Pontault-Combault, tu seras médecin, avocat, …

  • Merci Monsieur le Professeur.

Si ce deal a bien fonctionné pendant des décennies, ces temps sont aujourd’hui révolus.

  • Si tu travailles bien à l’école, tu auras une trottinette électrique, une bonne mutuelle et si tout va bien, tu signeras un CDI.

  • Où ça cousin ?

  • Tu préfères une cimenterie ou chez Lidl ?

  • Lidl wesch, c’est à côté du McDo. Et si je fous rien ?

  • Tu feras la même chose. Allez, va chercher !

  • T’es sérieux ou quoi ?

  • C’est vrai, lève la patte !

Là on est plus dans l’éducation canine et l’escroquerie que dans le contrat social.

Avant même d’envisager l’instruction, la culture ou l’accomplissement personnel, on a coupé les câbles de l’ascenseur social.

On a scié les barreaux de l’échelle sur laquelle nos enfants pouvaient grimper.

Pire encore, on dirait que la Nation n’assigne plus de mission claire à son école.


L’Education !

Qu’elle soit familiale ou nationale !

Dans les années 60 ou avant, il n’y avait de problème : l’école s’occupait de l’instruction, les parents des coups de trique.

Tout était clair, jusqu’à mai 68 et Françoise Dolto, l’enfant roi n’était qu’un toutou plus ou moins docile, le dialogue souvent plus manuel que verbal ?

Un demi-siècle plus tard, les choses ont bien changé.

Ceux qui nous dirigent ne sont plus une caste intouchable, que l’on vénère ou que l’on veut déboulonner.

Ils sont comme nous, comme ce voisin qu’on jalouse ou cet automobiliste qu’on insulte.

Plus on vomit les taxes, moins on en paye et plus on est exigeant.

Comme ce petit vieux qui insulte un serveur au banquet du troisième âge de Brie-Comte-Robert, parce que son médaillon de lotte est tiède.

L’Etat n’est plus cette monarchie républicaine.

Il est la cause de tous nos maux.

Boire des canons, fumer des spliffs, avoir mal au dos, arrêter ses études, quitter sa femme, jouer son allocation logement au poker, abandonner ses enfants, vivre du chômage, …

Tout est de la faute des autres, et en particulier de l’Etat.

Un Etat coupable de tout, et donc providence, qui se doit de s’occuper des victimes que nous sommes. Victimes du mondialisme, du machisme, du racisme, ou de l’aéromodélisme…

Un Etat guichet où on vient percevoir des prestations qui nous sont dues.

Il faut raison garder et se rappeler qu’en face des droits, il est de bon ton de regarder du côté des devoirs. En faisant attention de ne pas s’égarer dans un discours ultra-libéral à l’anglosaxonne : tout le monde à sa chance, il suffit de le vouloir.

Après-tout, celui qui a la chance de naître sans jambe, peut faire homme-tronc à la Foire du Trône.

Fort heureusement, cet Etat est là pour défendre les plus défavorisés.

Le problème, c’est la victimisation.

Une parano monstre s’est emparée des esprits, même des plus sains, comme si les hommes politiques se levaient le matin en se disant qu’ils allaient vous en mettre plein la tronche.

Le fameux complotisme, qu’il soit judéo-maçonnique ou pas : « j’ai la preuve formelle que le 11 septembre est une pure invention, la terre n’est pas ronde ou on n’a pas marché sur la lune ».

L’école n’a pas de raison de ne pas être emportée par cette vague de fond.

La diversité et les inégalités sont telles que le modèle standard de l’élève qui prévaut est un fantasme.

Brigitte nous dirait qu’un fantasme est un rêve qu’il vaut souvent mieux ne pas réaliser. Lahaie, pas Macron.

Egalité.

Fraternité.

C’est une utopie vers laquelle on aimerait bien tendre, mais dont on s’éloigne de plus en plus.

L’école n’est plus ce sanctuaire.

Les élèves n’ont quasiment plus de devoirs, et les parents veillent au grain.

Notes, sanctions, contenus des cours, menus à la cantine, … Tout est négociable, l’intérêt collectif est devenu un idéal impossible à atteindre.

Il y a trop d’intérêts particuliers derrière lesquels tout doit s’effacer.

On est tous la victime potentielle de quelqu’un :

La petite lesbienne noire est la victime idéale du coupable expiatoire, le grand mâle blanc hétéro …

La boite mail des profs ou le bureau des chefs d’établissement sont des prétoires où il est de bon ton de venir négocier, pour réparer l’injustice insoutenable dont son rejeton a été victime.


L’école n’est pas mère de tous les vices.

On ne peut pas l’accuser de tous les maux, et mieux, elle n’y est pour rien la pauvre, elle n’est qu’à l’image de la société.

Les profs ne peuvent pas faire grand-chose avec des élèves mal éduqués.

Des parents eux-mêmes victimes d’un ultra-libéralisme galopant.

En bout de chaîne on a le choix : racisme, dérèglement climatique, cancer…

Mais si cette école ne peut pas faire de miracle, il n’est pas interdit qu’elle arrête de faire de la merde.

Chaque jeune de ce pays y pause son cul pendant de longues années, près d’un million d’adultes y travaille et des centaines de milliards y sont investis. Bien plus que l’évasion fiscale, la fraude sociale et le budget de l’armée réunis.

Pas de quoi tout résoudre, mais il serait temps d’être un peu plus ambitieux, en commençant par regarder les choses en face.

Pas de vague dans la grande muette.

Les chefs d’établissements sont évalués selon certains critères, dont la paix sociale dans leur bahut.

En gros, moins il y a de rififi, mieux ils sont notés. La tentation est grande d’étouffer les problèmes plutôt que de tenter de les régler.

C’est un métier éminemment difficile, au centre d’un triangle infernal entre parents, enfants et profs, chacun avec des intérêts souvent contradictoires. Maintenir un équilibre tient parfois de l’exploit.

Être juste dans ce contexte n’est pas chose facile, et on en connait qui se mettent trop de pression avec les parents.

Une principale de collège qui reçoit le père d’une élève qui vient exiger des sanctions envers un prof.

Alors que sa fille n’a pas assisté au cours !

Alors qu’il est accompagné d’un responsable religieux !

Alors qu’un inspecteur d’académie avait suggéré à ce prof de faire des excuses !

Ça ne vous rappelle rien ?

A défaut d’offrir un décollage vers les hautes sphères du monde du travail, l’école pourrait et devrait éduquer au doute, base nécessaire à un esprit critique.

Un scepticisme philosophique, qui donne à chacun le pouvoir de discuter ce qu’un frère, un curé, un internaute ou un imam tenterait de vous fourrer dans le crâne ; rien à voir avec le pessimisme insupportable de ceux qui voient le verre à moitié vide.

Alors qu’il suffit de le boire cul-sec !

Faire preuve d’esprit critique, faire ce que l’on aime, quelle noble ambition !

Mais quelle misère aussi.

Tout le monde ne peut pas devenir ingénieur, chirurgien ou avocat. Comment gérer une société où tout le monde aurait un Bac + 5 ?

Qui irait bosser dans une cimenterie avec un doctorat, alors que tant d’EPADH cherchent un personnel dévoué pour la toilette intime de nos anciens ?

Un nouveau Contrat Social est nécessaire, avec une vision d’avenir claire pour la jeunesse de ce pays.

Manu, si tu lis ces quelques lignes…

- Allo Sam ?

- Oui…

- Alors ces vacances, ça te dirait d’aller boire un coup sur Paris ?

- Heu, je ne sais pas trop…

- Tu as l’air bizarre, tu es sûr que tout va bien ?

- Bof.

- C’est le couvre-feu qui te dérange ?

- …



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