SO-LI-DARITE A-VEC LE PA-TI-SSIER


La naissance est une loterie.


Certains ont de la chance, d’autres un peu moins.

A. ne peut que remercier ses parents de lui avoir épargné une enfance tristounette dans un grand appart haussmannien de la Capitale. Avec d’interminables semaines de ski à Courchevel, où des crétins congénitaux osent mettre de l’emmental dans les kebabs.

Alors que la sauce algérienne est à moins de deux euros chez Lidl.

Il n’a pas eu à subir les rigueurs de l’hiver, pendu sur un câble de télésiège à 2000 m d’altitude.

Heureusement pour sa sociabilité, il a profité de la chaleur humaine qui règne dans ces ensembles conçus par des architectes bien plus marrants que le sinistre Georges Eugène.

Haussmann.


Outre un goût prononcé pour les études, il a senti grandir en lui, durant cette enfance bétonnée, cette volonté farouche de rendre aux autres ce que la vie lui avait donné.

A tel point qu’une fois son diplôme en poche, il a courageusement décidé de prendre le RER jusqu’à Austerlitz, monter dans un Intercités, et de descendre à Vierzon.

Combien ont le courage de laisser leur F3 à Bobigny pour s’expatrier dans quelques contrées hostiles du Berry, du Limousin ou d’ailleurs ?


A. l’a fait, et il bosse dur.

Chaque matin, il se lève à l’heure où certains éteignent la télé.

Avoir un métier, c’est déjà remplir son assiette.

Mais pas seulement, l’exercer avec passion, c’est aussi faire œuvre utile.

Se dire qu’on sert à quelque chose.

Trouver sa place, être reconnu pour la qualité de son travail, exister …, autant de bonnes raisons de s’accomplir en aimant son taf.


Ça fait maintenant 10 ans qu’il officie dans cette sous-préfecture du Cher, véritable territoire perdu de la République.

Une décennie qu’il lutte contre une certaine homogénéisation qui finit par tirer le niveau de ses compatriotes vers le bas.

Dès son diplôme en poche, il s’est positionné dans la sempiternelle guéguerre entre les classiques et les modernes.

La Culture est vivante, elle se nourrit d’influences nouvelles qui l’enrichissent.

Des rappeurs chantent du Brassens.

Des auteurs bienveillants réécrivent Molière, simplifient le langage et suppriment des personnages inutiles, le rendant plus accessible à cette frange discriminée de notre jeunesse.

A. n’a rien contre ces vulgarisateurs, mais il estime qu’on ne peut ignorer les glorieux anciens à la base de notre civilisation.

Pas forcément germanophile, il a fait sienne cette citation d’Otto von Bismarck, humoriste prussien du XIXe arrondissement :

« Celui qui ne sait d’où il vient ne peut savoir où il va ».


Il conçoit son métier comme un sacerdoce.

Partager avec ces ignares ce que ses maitres lui ont transmis est pour lui un devoir, dont il s’acquitte avec brio.

Ceux qui franchissent la porte de son royaume s’émerveillent de ce spectacle total, où ils en prennent plein les sens.

Paris-Brest, Millefeuille, Opéra et fraisiers trônent fièrement sur le présentoir réfrigéré.

Il arrive même à ce fervent défenseur de la pâtisserie traditionnelle française, de proposer des cheese-cakes ou des cornes de gazelle, preuve de son ouverture à une certaine modernité.


Or un soir, Dieu du ciel protégez-nous, le voilà qui est convoqué par son patron.


- A., vous savez combien j’apprécie la qualité de votre travail.

- Merci Monsieur, mais je doute que vous m’ayez convoqué pour me proposer une augmentation.

- En effet, vous avez raison. Ce que j’ai à vous dire est assez gênant pour notre pâtisserie.

- Que se passe-t-il ?

- Les membres éminents d’une association de consommateurs se sont plaints très récemment.

- Ah oui, et de quoi s’il vous plait ?

- Il parait que vous avez proposé des religieuses à la vente. Vous le confirmez ?

- Oui c’est exact. Je pensais que dans la forme, c’était une façon sympa de revisiter les éclairs.

- Mais vous plaisantez j’espère !

- Pourquoi ?

- Ces braves administrés vierzonnais se sont montrés choqués, presque insultés dans leurs convictions cultuelles.

- Vous êtes sérieux ?

- On ne peut plus. D’ailleurs j’ai ici une protestation officielle du maire, cosignée par le préfet.

- Mais Monsieur, ces gâteaux font partie intégrante de notre patrimoine. En outre, ils sont appréciés de nos clients et se sont très bien vendus.

- Ecoutez A., n’insistez, pas en attendant je vous signifie une mesure conservatoire : plus de pâtisserie, vous vous contenterez du pain et des viennoiseries.


« Toute ressemblance avec des personnages existants serait purement fortuite ». A. pourrait être un professeur, et Vierzon une charmante commune de région parisienne, mais cela ne nous regarde pas ...


Comme le disait Olivier Campan :

« Avez-vous signé la pétition pour la libération d’Abel Chemoul prisonnier dans les geôles fascistes ».



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